Shame (Steve McQueen, 2011)

de le 06/12/2011
 
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« On n’est pas mauvais, on vient juste d’un mauvais endroit », c’est l’espace d’un court dialogue entre un frère et une sœur que le surdoué Steve McQueen laisse voir le cœur de son propos. Le vidéaste génial qui en un seul film, l’incroyable et tétanisant Hunger, s’est imposé comme une des plus belles promesses d’avenir du cinéma contemporain, poursuit avec Shame son exploration des maux de l’être humain à travers la chair et son utilisation extrême. Shame a beau prendre pour toile de fond un sujet bien plus traité dans les gros titres de la presse qu’au cinéma, l’addiction au sexe d’un homme, là n’est pas tant le sujet d’un Steve McQueen qui en seulement deux films vient de dresser un des portraits les plus sombres et glacials de notre société, ainsi que de notre humanité en perdition. On aura tôt fait de le comparer à du Bret Easton Ellis sur pellicule, l’écrivain de génie ayant beaucoup de mal à cacher sa fascination obsédante pour le film sur les réseaux sociaux tout en cherchant à le démonter, mais les deux médium n’étant pas comparables on s’en gardera. Shame c’est un peu le cinéma de Larry Clark qui aurait suivi ses adolescents passés à l’âge adulte, un cinéma cruel adepte du choc frontal, mais qui adopterait la forme la plus élégante possible. À l’arrivée, c’est un très grand film.

Profondément triste, Shame l’est assurément. Choquant aussi, mais de façon extrêmement malsaine car il s’agit de créer chez le spectateur non pas une sensation brutale mais plutôt un sentiment qui l’accompagne pendant de longues heures suivant la projection, un véritable malaise. Celui-ci vient du fait que Steve McQueen nous positionne encore une fois face à ce qu’il y a de pire en nous. Il met à nu l’être humain, son âme, et en souligne la part d’ombre et signe un constat désespéré. Pour arriver à ses fins il développe une grammaire cinématographique à la fois simple et très élaborée. Rapidement il impose un jeu sur les contrastes pour provoquer, en plaçant son personnage peu éclairé et mutique face à un immeuble flamboyant dans lequel des dizaines de couples baisent devant les fenêtre, en jouant sur les notes de noir et de blanc, ou encore en créant la plus grosse dispute entre le frère et la sœur devant un dessin animé. Steve McQueen cherche à provoquer des réactions viscérales et il y parvient la plupart du temps. Dans les choix de ses travelings très « scorsesiens », dans la durée des plans qui peuvent soit s’étirer à l’extrême soit s’intégrer à un montage ultra-cut ou plus simplement dans l’utilisation de la longue focale et de l’isolement de ses personnages dans le cadre. Le réalisateur développe un véritable langage de cinéma, le sien, dans la lignée de Hunger mais peut-être moins radical, tout comme sur le mode de narration assez classique cette fois. Il cherche autant à capter la honte liée à cette addiction maladive qu’à dresser le portrait d’une famille de freaks sociaux, des monstres ordinaires dans leurs rapports aux autres. Dans ce portrait tout n’est que souffrance et les rares instants de bonheur ne sont qu’éphémères. Ainsi ce n’est pas une surprise si ces instants-là, il ne les capte qu’en filmant ses personnages de dos, comme si ce n’était que des souvenirs biaisés d’une réalité bien plus sombre. En s’attardant longuement sur le corps de son acteur, en construisant son personnage autant à travers lui qu’à travers les personnages secondaires qu’il rencontre et qu’il refuse de laisser l’aider à avancer, Steve McQueen capte quelque chose de rare. Non pas seulement un être vide dont le corps cherche à compenser coûte que coûte, mais l’essence même d’une société en pleine implosion et dans laquelle les rapports humains, qu’ils soient sexuels ou pas, ne sont que des artifices de normalité ou des paradis de substitution pour un mal-être absolu. En cela, Shame est une œuvre d’un pessimisme tel qu’on en ressort complètement abattu. Pourtant tout n’est pas parfait, loin de là, et quelque part Shame représente presque une régression face à Hunger. Notamment car Steve McQueen commet quelques maladresses qui peuvent briser l’empathie du spectateur et donc l’éloigner complètement du personnage et du film en général.

Ainsi le temps d’une scène majeure, on pourra soit se sentir rejeté par une certaine facilité, soit prendre le drame qui se joue à bras le corps, quand tout à coup la seule flamme qui semble maintenir ce corps en vie s’éteint. C’est assez  étrange à vivre mais outre le physique plus qu’agréable de Michael Fassbender, on aime ce personnage, d’un amour tendre. Steve McQueen a beau ne jamais ménager ses personnages, quand il ne les torture pas carrément, on s’attache à sa vision du monde qui nous renvoie à nos propres peurs ou désillusions. Shame est de ces films puissants qui puisent toute leur force dans le pouvoir de l’image et nulle part ailleurs. D’ailleurs il n’y a pas de véritable fil narratif et il est même maladroit, notamment dans son dénouement avec une scène de manipulation du spectateur/personnage qui est de trop, ou la séquence explicative qui n’avait pas sa place ici. Tout passe dans la composition des plans que Steve McQueen complexifie à l’extrême, multipliant les tours de force pour créer un environnement à ses personnages. Il filme New York comme personne avant lui et la détresse humaine comme peu ont su le faire. Captant des mouvements de personnages qui ne semblent jamais avancer dans le bon sens (beaucoup de déplacements vers la gauche dans le cadre), coupant des visages pour rendre les êtres inexistants ou filmant le sexe avec cruauté, sensualité et désincarnation jusqu’à ce qu’on ne distingue plus la jouissance de la douleur intérieure, Shame est de ces expériences humaines et sensorielles dont on ressort lessivé. Un film fort porté par un casting monumental, avec une Carey Mulligan qui n’en finit plus de nous séduire (sa scène de chant est un des plus beaux moments d’émotion au cinéma cette année) et un Michael Fassbender tout simplement impérial. Un grand film qui confirme que Steve McQueen est déjà un grand monsieur du cinéma de notre temps.

FICHE FILM
 
Synopsis

Brandon est un trentenaire new-yorkais, vivant seul et travaillant beaucoup. Son quotidien est dévoré par une seule obsession : le sexe. Quand sa sœur Sissy, chanteuse un peu paumée, arrive sans prévenir à New York pour s’installer dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie.