Scum (Alan Clarke, 1979)

de le 14/10/2011
 
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Plus ou moins inconnu de la grande majorité du public jusqu’à la sortie d’Elephant et sa palme d’or qui hurlait son influence de son titre jusqu’à ses choix de mise en scène, l’immense Alan Clarke a enfin droit à quelques honneurs en France avec la sortie d’un coffret regroupant 5 de ses oeuvres, des longs pour le cinéma, la TV, et un court. Parmi eux Scum, version cinéma qui pousse plus loin encore ce qu’il avait entrepris deux ans plus tôt dans son film éponyme pour la BBC. Le sujet ce sont les « borstals », centres de détention pour mineurs (jusqu’à 21 ou 23 ans) présents sur le territoire britannique de 1902 à 1982, gérés par du personnel pénitencier et qui ferait passer nos centres de redressement pour des établissements du Club Med. Des lieux terribles sur le modèle des prisons pour adultes, tout aussi durs, soit un sujet en or pour Alan Clarke, descendant direct du cinéma radical de Ken Loach (période 70’s), en plus violent encore. Logiquement censuré sous le règne de Margaret Tatcher, Scum est une de ces oeuvres rares sur la jeunesse, ultra-radicale sur le fond comme sur la forme, qui enterre à peu près tout ce qui a été fait ensuite sur ce genre d’établissement et qui se pose presque en égale d’Orange Mécanique. Une claque monumentale comme on n’en prend que très peu souvent.

S’il est brutal dans sa peinture du mode de vie dans ces établissements, Scum l’est tout autant envers ses personnages qui glissent inexorablement vers une sorte d’enfer terrestre à partir du moment où ils posent un pied à l’intérieur de cette prison. D’ailleurs dans sa construction scénaristique, Scum semble bien être la référence absolue du film de prison moderne et n’a pas pris une seule ride plus de 30 ans après sa sortie. De plus il est évident que c’est de là que venait la puissance sourde de Dog Pound, prolongement logique de cette réflexion. En fait tout est construit dans Scum pour terrasser le spectateur et ainsi l’inviter à réfléchir sur la jeunesse, l’éducation et mille autres thèmes majeurs et délicats. Inviter mais surtout forcer, car Alan Clarke ne lui laisse aucun répit. En ouvrant son film à l’intérieur du bus qui mène trois nouveaux détenus à l’établissement, sans générique, et en le fermant sur un terrifiant sermon du « gouverneur » face aux prisonniers rassemblés dans la cour, avec un générique de fin d’une froideur extrême (fond noir, pas de musique), il crée une oppression constante. Une tension qu’il va faire monter d’un cran à chque minute qui passe jusqu’à un climax à 15 minutes de la fin. Une scène de viol insoutenable qui scelle le discours du film et transforme le dernier quart d’heure de Scum en un concentré de haine et de violence véritablement douloureux. Avant d’en arriver jusque là, c’est le portrait d’un univers carcéral immonde, avec ses guerres de gangs, luttes de pouvoir, haine raciale et sales coups en tous genres. Et si dans son ensemble le film est partisan, condamnant sans nuance possible l’existence même des borstals (qui seront fermés 3 ans plus tard), jamais il ne juge ces jeunes dont certains sont pourtant coupables de crimes. Il les suit, parfois de dos comme cela deviendra sa marque de fabrique ensuite, mais préfère les enfermer dans des cadres stricts, les isolant toujours un peu plus en créant des rapports de force à l’image avec les gardiens.

Peu d’espoir pour ces derniers, montrés comme les derniers des pourris, généralement en fin de carrière dans les instituts pénitentiaires. Non seulement ils pratiquent la manipulation avec le plus grand plaisir, mais ils sont surtout les vecteurs principaux de la violence, bien plus que les détenus. Et si la trame principale semble suivre Carlin, c’est bien l’étude du microcosme et le mal absolu que les gardiens représentent qui sont mis en avant, à l’image du regard de l’un d’eux lors de la scène de viol. Une absence d’humanité absolue, dans l’interdiction de l’accès à la lecture ou la réflexion, dans l’incompréhension de ce que peut ressentir un homme qui perd un être cher, dans le traitement de l’éducation par l’humiliation.

Sans concessions jusque dans ses choix de mise en scène, Alan Clarke illustre l’échec absolu d’un système d’éducation qui n’avait rien de bon et ne pouvait qu’imploser. Il use pour cela de peu de mouvements, essentiellement des travellings qui n’annoncent jamais rien de bon, et ferme absolument tous les espaces pour créer l’enfermement. Il ne refuse pas non plus la violence, qu’il filme froidement et frontalement, refusant le hors champ sans pour autant tomber dans la vulgarité. D’un suicide où les draps s’ensanglantent soudain à une émeute gigantesque, il embrasse la violence la plus extrême avec précision. Cru, noir , froid comme la mort, Scum recycle les figures du film de prison classique et leur adjoint un esprit typiquement punk britannique. Le résultat, qui voit la naissance de ce grand acteur qu’est Ray Winstone, est un uppercut d’une violence physique et psychologique qui laisse des traces, et une expérience de spectateur qu’il faut avoir vécu dans une vie de cinéphile. Brillant et sans espoir vis à vis des libertés individuelles.

FICHE FILM
 
Synopsis

Angleterre, années 1970. Trois jeunes, Carlin, Davis et Angel arrivent dans un borstal, un centre de détention pour mineur. Ils ont peur. Ils ont raison, car ils vont connaître l’enfer. Dans le centre, c’est la loi du plus fort, la loi du plus méchant, le règne de la terreur et de l’humiliation. Pris dans l’engrenage infernal d’un système sans issue, Carlin, Davis et Angel n’ont plus qu’un but : survivre.