Saya Zamuraï (Hitoshi Matsumoto, 2010)

de le 12/03/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Festival du Film Asiatique de Deauville 2012 : Compétition

Hitoshi Matsumoto est un type pas comme les autres, qui fait du cinéma comme personne. Avec ses deux précédents films, Big Man Japan et Symbol, il brouillait déjà les pistes et prenait ses distances avec son personnage d’amuseur public à la télévision japonaise. Avec Saya Zamuraï, à première vue moins fou que les deux autres, il prend un nouveau pari de cinéma en mariant un traitement typiquement classique japonais mâtiné d’excès gentillets avec un humour aussi ravageur que radical. C’est qu’en réalité Matsumoto opère enfin un cloisonnement de ses idées afin de ne pas se laisser déborder par la profusion de celles-ci dans son esprit. En trois films il passe d’un premier essai époustouflant et épuisant car croulant sous les idées les plus folles à quelque chose de clairement plus maîtrisé et contenu. Ce qu’il perd en folie il le gagne en application. Avec Saya Zamuraï, Matsumoto dompte son esprit et peut enfin transmettre au cinéma son expérience de télévision. Véritable délice, le film n’en reste pas moins surprenant par son ton changeant du début à la fin.

En s’attaquant de biais au film de samouraï, et peut-être plus précisément au Hara-Kiri de Masaki Kobayashi, Matsumoto cherche à livrer une œuvre populaire tout en prolongeant son côté expérimental en utilisant par exemple un clown de télévision qui n’avait pas la moindre idée qu’il tournait dans un film pendant la moitié du tournage. Il a beau n’avoir que peu d’expérience du cinéma, il se lance déjà des défis insensés. Le résultat est un film qui navigue facilement entre tradition et modernisme, et surtout ne cesse de surprendre malgré son apparente accalmie. Passée une introduction très typée anime avec un humour visuel fait d’arrêts sur image et gerbes de sang stylisées, Saya Zamuraï tient une heure durant sur le concept le plus casse-gueule qui soit. En effet, Hitoshi Matsumoto va mettre le spectateur dans l’embarras ou emporter son adhésion à l’usure. En jouant sur la répétition, il enchaîne inlassablement les tentatives de Kanjuro Nomi pour faire sourire le prince. Avec une mécanique précise qu’il s’amuse parfois à dérégler subtilement, en rallongeant la durée d’un plan, en le coupant, en abordant un nouvel angle ou en jouant sur le hors champs et l’ellipse, il établit une narration surprenante qui finit par fasciner. La première heure est tout bonnement hilarante, avec cette réappropriation des fondations de l’humour burlesque, un spectacle muet simplement ponctué ds paroles sentencieuses de l’exécuteur du maître de clan. Une véritable pureté dans l’humour à base de mouvements du corps, de vieilles traditions (la pêche à la loche) ou de gags un peu cons mais qui fonctionnent par la présence de Takaaki Nomi qui évolue comme un poisson dans l’eau, exécutant son numéro de clown triste édenté à la perfection. Mais Saya Zamuraï n’est pas qu’une simple farce. À travers la relation entre Kanjuro Nomi et sa fille se crée un ressort dramatique fort. D’abord simplement comique, la fillette implorant son père de se suicider plutôt que de se faire humilier, parlant comme une adulte, cet élément prend ensuite un ton bien plus touchant avec un regard d’une fille sur son père qui change du tout au tout. Et ce sous-texte prend littéralement le dessus sur l’humour dans le film à partir du moment où la fille décide d’aider/sauver son père. Saya Zamuraï quitte définitivement la comédie burlesque pour cueillir de plein fouet le spectateur dans une émotion à fleur de peau, cristallisée dans une chanson finale carrément bouleversante.

Libéré de son ambition dévorante et de son trop plein d’idées barges, Matsumoto trouve avec Saya Zamuraï, film en apparence réservé au jeune public, un moyen d’expression formidable. Grand public, le film trouve un évident écho chez le spectateur cinéphile qui ne ratera pas l’héritage classique du film de samouraï dont se pare Saya Zamuraï. Dans l’économie de ses mouvements, dans la précision de ses cadres qui recèlent tous une information capitale, dans une retenue qui vaut tous les excès, Hitoshi Matsumoto impose une certaine maturité (précoce) à son cinéma et se place assez clairement dans la course à la succession de Takeshi Kitano, sous réserve qu’une telle course existe. On retrouve la même gestion du rythme, le même goût pour la fulgurance, et c’est sans doute une de ses limites. Car à vouloir rentrer dans le rang, ou à s’imposer des limites, Hitoshi Matsumoto perd ce qui faisait la beauté de ses précédents films, à savoir une absence de contrôle totale et un foisonnement de thématiques ingérable. Mais par la palette d’émotions qu’il manipule habilement, par sa merveilleuse direction d’acteurs (la gamine incarnée par Sea Kumada est incroyable), par sa maîtrise d’une mise en scène extrêmement riche et inventive, bourrée de belles idées, Hitoshi Matsumoto fait de Saya Zamuraï une petite merveille moins folle que ses précédents films mais qui constitue une belle porte d’entrée dans son œuvre par son aspect très accessible. À condition bien sur de partager son sens de l’humour très particulier.

FICHE FILM
 
Synopsis

KANJURO NOMI est un samurai sans sabre, répudié par tous et errant misérablement sur les routes avec sa fille depuis qu’il a refusé de combattre. Tombé entre les mains d’un seigneur aux désirs excentriques, il est condamné à mort, à moins de relever un ultime défi : faire naître un sourire sur le visage triste du jeune prince. Chaque matin, pendant 30 jours, il met donc en scène un nouveau spectacle.