Saudade (Katsuya Tomita, 2011)

de le 30/10/2012
 
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Pour son troisième film, accouché aux forceps, Katsuya Tomita donne tout ce qu’il a. 2h47 d’un film-monstre qui ausculte un Japon que nous autres occidentaux avons rarement l’occasion de voir au cinéma. Saudade jauge la peur, la haine, l’économie, les petites gens et les révoltés, sous la forme d’un long film choral dont les récits autonomes finissent par former le portrait de tout un pays, dans toute sa complexité.

Saudade est un drôle de film, à l’image de son réalisateur. S’il parait évident à la vision de cet objet cinématographique que Katsuya Tomita est un vrai réalisateur, il est en réalité chauffeur routier et se consacre au cinéma le week-end. Cela donne lieu à des tournages fleuves pour des films difficilement visibles. Auto-produits tout comme Saudade, Above the Cloud et Off Highway 20, tournés respectivement en 8mm et 16mm, ont installé Katsuya Tomita en tant qu’acteur majeur d’une nouvelle scène indépendante, héritée d’un cinéma guérilla, et qui trouve une sorte d’apogée avec Saudade. Film-monstre autant par sa durée que par son propos, Saudade part d’un groupe d’ouvriers de chantier pour s’élever au fil des bobines au rang de vaste regard sur un Japon déliquescent, dans lequel les communautés s’entrechoquent, dans lequel les idéaux s’évanouissent, où la violence naît naturellement d’un marasme social et où le seul acte salutaire semble être le retour aux racines. Katsuya Tomita y confronte des groupes d’individus de toutes sortes, de toutes classes sociales, de toutes ethnies et croyances dans une œuvre colossale dont le traitement efface un budget limité au profit d’idées de mise en scène très nobles et d’un propos plus riche que n’importe quelle grosse production.

Saudade, quelque part entre la nostalgie et la mélancolie, un titre qui correspond merveilleusement à cette mosaïque de destins. Les uns rêvent d’un idéal en Thaïlande, les autres diffusent leur colère et le rejet d’une société qui ne les comprend pas dans des battles de rap, d’autres encore se construisent dans l’illusion d’appartenir à une strate sociale qui n’est pas la leur, ou certains sont à la recherche d’une purification par la terre. Cette nostalgie qui habite Saudade est intimement liée à ce motif de la source qui lie toutes les destinées. Une source littérale tout d’abord, explorée puis exploitée, une autre plus abstraite ensuite, celle des origines de chaque être. La source du langage par la musique, celle de la culture par ces brésilien exilés qui n’ont d’autre choix que de rentrer chez eux après la perte des illusions, ou celle d’un homme pour qui la ville ne sera jamais qu’un terrain d’expérimentations et qui finira par exister en rentrant chez lui. Tous ces portraits répondent au fantasme d’un Eldorado japonais qui se traduit dans les faits autant par un racisme exacerbé par le taux de chômage, la peur de l’autre et de sa culture, que par la puissance du rêve de célébrité. Ces hommes et ces femmes sont complexes, changeants, évoluent d’un milieu à l’autre d’une activité à l’autre, entre des communautés qui ne peuvent pas cohabiter et qui les mènent souvent au drame. Une opposition née d’une succession de contrastes que capte Katsuya Tomita à travers des personnages qui s’avancent tels des clichés pour développer une singularité à travers un réel travail d’écriture. Et de cette autopsie d’une ville observée de l’intérieur mais également dans son ensemble, en prenant de la hauteur, c’est l’âme de tout un pays, qui vibre et souffre en dehors de ses mégalopoles, qui éclabousse l’écran. Fresque naturaliste qui se laisse parfois aller à la fantaisie pour capter les fantasmes de ses personnages, Saudade est ainsi un film fleuve pas vraiment tranquille malgré les apparences, un film qui bouillonne derrière son austérité de façade, et qui se fait ainsi l’écho d’une société toute entière, bercée par ses rêves éphémères.

Cette austérité se traduit par une mise en scène assez statique tout d’abord, avant de s’ouvrir à des travellings et à quelques belles scènes caméra à l’épaule. une mise en scène en évolution donc, à l’image de ces personnages ancrés dans leur quête d’idéal. Saudade est ainsi foisonnant, abordant des thèmes de société « visibles » tels que la drogue, la prostitution ou l’économie difficile, mais d’autres peut-être plus profonds à l’image du rapport à la nature sur lequel Katsuya Tomita s’attarde longuement, de cette source d’eau jaillissant de terre à ce soleil implacable, en passant par la mort de cette biche qui va révéler un des personnages principaux. La violence comme réponse radicale, implacable, dramatique, ou l’évasion et l’exil dans un pays fantasmé ou une terre plus simple. Les plus belles scènes sont ces mouvements dans les rues, qu’un personnage improvise un rap au gré de ses pérégrinations ou qu’un autre se transporte mentalement dans sa Thaïlande rêvée. Tous répondent à un vide, dans leur vie ou dans une ville progressivement abandonnée, traduisant ainsi l’état d’esprit de ceux qu’on appelle les déracinés. Ils ne sont nulle part chez eux, idéalisent des contrées lointaines, mais au fond, ils ne sont qu’à la recherche de leurs origines, leur source. Cette mélancolie se construit là, précisément, dans ce besoin fondamental de trouver son chez soi, ou de le retrouver, et les chemins pour y parvenir sont loin d’être évidents. D’autant plus quand la haine et le désespoir s’invitent à la fête. De cette multitude de destins croisés et du portrait de cette terre naît Saudade, un film-monde essentiel pour tenter de capter une bribe cette fameuse identité japonaise, loin des clichés servis à l’international.

FICHE FILM
 
Synopsis

A Kôfu, dans la préfecture de Yamanashi, Seiji travaille sur des chantiers. Il sympathise avec Hosaka tout juste revenu de Thaïlande. Ensemble, ils passent leurs soirées dans les bars en compagnie de jeunes Thaïlandaises. Sur un chantier, ils rencontrent Takeru, membre du collectif hip-hop de la ville, Army Village. Touché par la crise économique, ce dernier chante son mal-être et sa rage contre la société. Lors d’une battle de rap, Takeru et son collectif affrontent un groupe de Brésiliens aux origines japonaises. Commence alors une “bataille des mots” sur fond identitaire.