Santiago 73, Post Mortem (Pablo Larraín, 2010)

de le 14/02/2011
 
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Après Fuga et Tony Manero, largement soutenus par la critique malgré le peu d’exposition dont ils ont bénéficié, le chilien Pablo Larraín continue de bâtir une oeuvre assez fascinante en parallèle avec une exposition originale de l’histoire de son pays. Alors que son précédent film s’intéressait au régime de Pinochet, il remonte cette fois le temps jusqu’à la malheureuse année 1973, pendant la révolution et le coup d’état ayant renversé le régime de Salvador Allende. Tel un guérillero avec une caméra à la place d’une arme, Pablo Larraín va s’évertuer à décrire aussi précisément que possible cet évènement majeur de l’histoire récente du Chili mais sans jamais le montrer. Un exercice assez périlleux que de traiter un fait historique à travers une histoire annexe, mais définitivement intéressant. Santiago 73, Post Mortem est un film pas comme les autres, extrêmement exigeant et nécessitant une attention toute particulière pour être abordé sereinement. Il convient également d’avoir révisé ses manuels d’histoire du Chili avant d’y aller au risque de passer complètement à côté du propos global. Mais il y a dans ce cinéma de l’épure et de la souffrance quelque chose de magique, un onirisme cauchemardesque extrêmement brutal et douloureux, illustré par des personnages aussi morts que vivants. Du beau cinéma mais difficile d’accès et nécessitant de prendre un réel recul pour être apprécié à sa juste valeur, tant il prend de l’importance longtemps après le générique de fin.

Pablo Larraín ne nous ménage pas et imprime immédiatement à son film un rythme désagréable. Le procédé est tout à fait conscient et ne permet aucune empathie immédiate pour les personnages qui ressemblent plus à des marionnettes qu’à des êtres vivants. Et si pendant quasiment 1h40 on a l’impression que Santiago 73, Post Mortem, ne raconte rien, c’est pour mieux se prendre une grosse gifle quelques heures plus tard, une fois l’agression cinématographique passée. La manœuvre est sournoise et risquée car à la sortie des salles le jour de la sortie le mot d’ordre risque bien d’être « c’est quoi cette merde? » ou « c’était chiant à mourir ». Oui mais voilà, avec le recul cette oeuvre très engagée prend toute son ampleur. Généralement le cinéma engagé joue sur le coup de poing immédiat, pas celui du chilien qui prouve une véritable filiation avec le cinéma de Michael Haneke et l’illustration de la douleur par l’absence de mouvement ou d’action. Le choc est tout aussi brutal.

Ce n’est pas un hasard si le « héros » Mario ne voit jamais son activité parfaitement définie. On le voit assister à des autopsies, prendre des notes sur son calepin, et errer la plupart du temps. Les autres ne le voient pas, il est l’idée même du personnage transparent. Son nom apparaît pourtant sur le rapport d’autopsie de Salvador Allende, rendu public il y a quelques temps. Mais peut-être est-il mort cet homme? Peut-être arpente-t-il le décor de cette révolution tel un fantôme? Rien n’est clairement dit et c’est tant mieux. Mais le spectateur suffisamment attentif et réceptif y trouvera les réponses nécessaires à travers une narration finement déstructurée, sans en avoir l’air. Le final, tétanisant car interminable et point culminant d’une violence psychologique, n’est qu’un nouveau point de départ à une relecture de tout ce qui vient de se passer. Il permet d’avoir une autre vision sur ces séquences surréalistes de manifestations, de repas finissant en crise de larmes, d’onanisme, de voyeurisme étrange. Santiago 73, Post Mortem est un drôle de film, vraiment, car en n’en parlant jamais ouvertement, en laissant tout ça dans le lointain, tel un murmure, il s’agit sans doute de l’évocation la plus intelligente de ces évènements de 1973 au Chili.

L’austérité de l’ensemble se ressent également au niveau de la mise en scène généralement très épurée de Pablo Larraín qui ne cède à aucun effet de style et étire la longueur de ses plans jusqu’à l’excès. Là encore on peut y rester totalement hermétique mais ce traitement glacial est finalement ce qui pouvait arriver de mieux pour illustrer un tel drame dont les cicatrices sont toujours ouvertes dans le pays. Qu’il traite les premiers éclats en fond sonore pendant une scène de douche en cadre serré, qu’il filme sans émotion l’amoncellement de cadavres ou avec un recul presque effrayant les autopsies, le réalisateur ne cède à aucune facilité et garde jusqu’au final son parti-pris d’une exigence cinéphile folle, largement appuyé par la prestation pudique d’Alfredo Castro, effrayant de par son détachement total et son caractère presque autiste, qu’on sent capable du pire pour nourrir son obsession. En résulte une oeuvre iconoclaste, tellement difficile d’accès qu’elle en laissera plus d’un sur le carreau, mais qui possède une puissance phénoménale.

[box_light]Brut, âpre, glacial, Santiago 73, Post Mortem est un film qui risque bien de passer pour trop radical. Pourtant, derrière des parti-pris de mise en scène et de narration forcément déstabilisants se cache une illustration assez brillante des débuts de la dictature chilienne. Un film sous forme de coup de poing sournois, ne révélant sa toute puissance qu’une fois digéré, mais qui démontre l’intelligence incroyable de son metteur en scène. Mais par son rythme et cette radicalité, le dernier film de Pablo Larrain peut très bien laisser de marbre, voire très dubitatif.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Santiago du Chili, septembre 73. Mario travaille à la morgue, où il rédige les rapports d’autopsie. Amoureux de sa voisine Nancy, une danseuse de cabaret soupçonnée de sympathies communistes, sa vie va être bouleversée par le coup d’Etat contre Salvador Allende...