Rubber (Quentin Dupieux, 2010)

de le 30/05/2010
 
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Chaque année à Cannes, un film crée l’évènement, pour des raisons diverses et variées. Cette année LE film qui faisait parler de lui à tel point que la file d’attente s’est transformée en déception générale tant il fut difficile d’accéder dans la salle de la semaine de la critique remplie d’invités, c’était Rubber. Il faut dire que simplement à la lecture du pitch il y a de quoi être intrigué: les déambulations meurtrières d’un pneu psychopathe! Le bonhomme derrière cette idée carrément folle on le connait tous pour son pseudo Mr Oizo (créateur de la fameuse marionnette Flat Eric pour son tube Flat Beat) mais aujourd’hui il a un nom, un vrai, et avec son nouveau film il ne fait aucun doute qu’il va encore faire parler de lui. Tout ce qu’on lui souhaite c’est qu’il trouve cette fois son public car son précédent essai, le génial mais mal-aimé Steak, s’était fait descendre par à peu près tout le monde alors que c’était déjà très grand. Concrètement il poursuit sa réflexion sur l’absurde au cinéma, la poussant ici dans ses derniers retranchements. Il signe une oeuvre en décalage total avec tout ce qui s’est fait jusque là, un non-sens permanent bourré d’idées de génie qui prend le spectateur à revers toutes les cinq minutes. Soyons honnêtes, ce genre de film tellement extrême dans ses choix narratifs et de mise en scène risque bien de laisser une fois de plus une grande partie du public sur la touche, dans l’incompréhension et le rejet total. Sauf que l’amateur de cinéma véritablement inventif, qui aborde des contrées jusque là inexplorées, va tout simplement prendre un pied énorme devant ce qui reste l’évènement du 63ème Festival de Cannes.

Rubber est entièrement bâti autour d’un concept aussi profondément débile que fondamentalement génial, le « no reason » qui nous est présenté en détails le temps d’une introduction à mourir de rire, sous réserve d’être réceptif à cet humour si particulier. Durant cet incroyable prologue pendant lequel Stephen Spinella (acteur irrésistible qui mériterait plus d’apparitions sur grand écran) nous démontre qu’au cinéma, même dans les plus grands classiques, les choses arrivent parfois sans raison. Ainsi pourquoi dans E.T. l’extra-terrestre est-il marron? Pour quoi dans Massacre à la Tronçonneuse personne ne va jamais aux toilettes? Pourquoi dans le Pianiste l’homme doit se cacher et vivre comme un clochard alors que c’est un grand joueur de piano? « No reason » et c’est sur ce principe que Quentin Dupieux développe son récit qui plonge la tête en avant dans l’absurde total. À l’idée de base de suivre l’épopée sanglante d’un pneu tueur psychopathe aux pouvoirs télépathiques (Pourquoi? No reason!) s’ajoute une longue et complexe mise en abîme de l’idée même de faire du cinéma.

Par conséquent, derrière un concept qui restera peut-être le plus original des 20 années à venir, derrière des aspects d’expérience totale, de série B voir Z, on trouve quelque chose de pas si con que ça mais qui peut user. Car il est clair qu’un tel film, 100% expérimental, serait bien plus facile à avaler dans un format de court métrage, mais avec courage le réalisateur amoureux de son projet l’étale sur 1h25 dans lesquelles on entre avec passion, ou qui paraissent une éternité si on se sent exclu du délire. Outre le buzz évident, il convient de saluer les organisateurs de la Semaine de la Critique qui ont osé diffuser un tel film nonsensique, le temps d’une séance unique mémorable (à laquelle assistait le pneu Robert sur son siège dans la salle!). Mais au-delà de tout ça, il y a un film qu’on peut très bien qualifier d’extraordinaire, en particulier si on se place dans la case des amateurs d’absurde. Concrètement Rubber est construit selon deux axes. Tout d’abord on suit les aventures de Robert, un pneu qui se réveille et va semer la mort sur son passage, dans son road movie personnel qui doit le mener jusqu’à Sheila. Avec ses pouvoirs surréalistes il va exploser des bouteilles, des canettes, puis des animaux (avec à la clé la plus belle explosion de lapin depuis Doomsday) puis (il)logiquement des têtes humaines dans des hommages appuyés au maitre étalon de l’éclatage de tête, Scanners de David Cronenberg.

Quentin Dupieux fait se téléscoper un nombre impressionnant de genres, au hasard le western spaghetti, le slasher, le road movie, le survival, le film d’épouvante ou le film de zombie façon Romero. Il cite des références évidentes telles que Tobe Hooper ou Alfred Hitchcock mais le film va bien plus loin qu’un simple hommage, d’ailleurs dans Rubber rien n’est simple! Gonflé à bloc par son désir de prendre le spectateur à revers, le réalisateur vient ajouter à ce récit déjà bien barré un second qui met en scène des humains, mais pas n’importe lesquels! En effet eux ce sont les spectateurs qui sont venus voir le même film que nous, celui d’un pneu qui tue des gens et poursuit une belle jeune fille. Le spectateur influe sur le déroulement du film, intervient dans des scènes, autant dire qu’on dépasse largement le simple regard caméra dans la démystification du cinéma en tant qu’art du divertissement. La mise en abîme est totale, presque trop extrême, les deux récit se croisent et se recroisent pour aboutir sur un final carrément grandiose et qui restera dans les annales à n’en pas douter. On n’avait pas encore aussi bien filmé la déshumanisation de l’homme en parallèle avec l’humanisation des objets, c’est tout simplement brillant!

Si sur le fond le film risque fortement de diviser, voir de se mettre tout le monde à dos, la technique n’aura aucune peine à convaincre tout le monde. Quentin Dupieux est doué pour l’image, c’est un fait, et là il déploie tout son talent. Tourné entièrement dans un de ces déserts californiens à fort potentiel cinématographique qui nous renvoie à toute notre culture, avec le fameux Canon 5-D, un appareil photo assez incroyable qui donne des images de toute beauté pour un budget finalement modique comparé à une caméra HD de Typer RED par exemple, la maniabilité en plus. Le réalisateur se fait plaisir en tournant près des 3/4 du film avec des objectifs macro, ce qui donne des images tout simplement bluffantes, d’autant plus qu’il construit ses cadres au millimètre. Grands partenaires de la réussite, les compositeurs Sébastien Akchoté et Gaspard Augé livrent une bande son tout aussi géniale et là aussi expérimentale, alternant des appels à quelques classique du cinéma de genre et pure création d’un autre monde. On n’oubliera pas non plus de mentionner que derrière cette quasi-perfection de l’image et un scénario dense et ambitieux, Quentin Dupieux n’a pas oublié de diriger ses acteurs qui sont tous au niveau, dont une Roxane Mesquida magnifique. Objectivement, Rubber est un film qui ne plaira qu’à une frange du public cinéphile, sans même parler du grand public qui se sentira laissé de côté par l’accumulation de référence et de n’importe quoi. Mais vraiment, si on se laisse embarquer, c’est un festival d’inventivité, du vrai cinéma libre comme on n’en fait plus, sans la moindre limite de morale ou un quelconque moule dans lequel il faudrait entrer, et rien que pour ça c’est déjà énorme.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans le désert californien, des spectateurs incrédules assistent aux aventures d’un pneu tueur et télépathe, mystérieusement attiré par une jolie jeune fille. Une enquête commence.