Royal Affair (Nikolaj Arcel, 2012)

de le 04/12/2012
 
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Dans son exploration de tous les genres, le danois Nikolaj Arcel, scénariste avant de devenir réalisateur, s’attaque cette fois à l’exercice périlleux du film historique. Budget limité, acteurs de renom, durée conséquente, un véritable tour de force pour une fresque romanesque un peu molle mais jonglant avec des personnages passionnants et ouvrant une porte sur une période de l’histoire du Danemark assez méconnue dans nos contrées. Et si on se situe bien loin de la perfection d’un Barry Lyndon, Royal Affair surprend finalement là où on l’attendait le moins.

Si les superlatifs étaient de mise pour aborder Royal Affair à sa sortie, ils l’étaient une fois de plus pour de mauvaises raisons. Car certes le film bénéficie d’une direction artistique assez soignée, mais de là à le comparer à Barry Lyndon il ne faudrait tout de même pas tout confondre. Là où les plus de trois heures du chef d’œuvre de Stanley Kubrick paraissent presque peu tant le film bénéficie d’une narration élaborée et d’un univers foisonnant, les 2h17 de Royal Affair paraissent en durer le double tant Nikolaj Arcel peine à insuffler du rythme et de la passion. Scénariste avant tout – il avait co-écrit l’adaptation de Millénium – il se contente du strict minimum en terme de mise en scène et accouche d’une fresque de couloirs à l’académisme ronflant. Cependant, s’il rechigne à apporter une quelconque grandiloquence au récit à travers son traitement, il truffe son portrait romantique et très littéraire de belles idées progressistes qui en disent long sur l’histoire d’un pays souvent en avance sur son temps mais aux révolutions avortées. En résulte un beau film très propre et bien tenu, mais dont les divers petits tours de force ne permettent jamais d’éviter un ennui profond.

Un ennui qui apparait non seulement par une gestion du rythme assez médiocre mais également par ce dernier en acte qui n’en finit plus, la pire des façons de quitter un film. Pourtant, si cette forme d’académisme qui laisse toute la place aux personnages peine à imprimer une réelle personnalité au film, Royal Affair développe quelques idées assez subtiles et plutôt bien vues. A commencer par la photographie délicate du film qui, non contente de se mettre au service d’une mise en scène racée à défaut d’être vraiment impressionnante, aborde le récit de façon très organique. Dans les faits cela se traduit par une photographie qui perd peu à peu ses couleurs au fur et à mesure que les personnages perdent leurs illusions, jusqu’à toucher des teintes presque monochromes lors du dernier acte. De quoi amener un supplément d’âme à un film finalement très scolaire et assez froid, bien trop pour capter l’essence d’une passion. Cependant, par petites touches, sporadiquement, et notamment lors de quelques scènes d’amour fiévreuses à souhait, Nikolaj Arcel réussit à retranscrire quelque chose. Ces libres-penseurs prennent corps tout à coup et le vent de la révolution dépasse le cadre des mots. Ces moments d’émotion dans un déroulement au romanesque éthéré sont clairement les plus beaux, contrepoints remplis de vie aux éléments bien plus politisés du film. Car ce que Royal Affair dépeint, non sans mal, est une révolution souterraine au royaume du Danemark. A travers la relation double entre d’un côté le roi fantasque et névrosé et le médecin, et de l’autre ce dernier avec la reine abandonnée à son destin de femme de souverain délaissée, le film tente de retranscrire la difficulté du progressisme au sein d’un univers cloisonné et pourri de l’intérieur par les traditions et la puissance d’une religion manipulatrice. Le Docteur Johann Friedrich Struensee, adepte de Voltaire, Rousseau et Diderot, est un détonateur qui va pousser le royaume vers l’utopie des lumières, et son parcours dans le film s’avère passionnant, développant une véritable dramaturgie shakespearienne jusqu’à son dénouement tragique. Manipulation de l’opinion publique, complots de l’opposition, refus de toute forme d’évolution et intrigues de couloirs, on y retrouve tous les éléments essentiels d’une tragédie en costumes à laquelle il manque simplement le regard d’un metteur en scène capable de transcender un tel sujet.

Car bien plus que le romantisme classique de cette histoire, qui en l’état s’avère passionnante, c’est bien au niveau du traitement général que cela pose quelques problèmes évidents. Royal Affair adopte un mode de narration extrêmement littéraire qui se traduit par quelques figures de style classiques n’aidant pas vraiment à créer une rythmique efficace. Entre l’utilisation massive de la voix off de la narratrice, la reine Caroline Mathilde, des mouvements épistolaires et une construction linéaire très mécanique dans l’enchainement des séquences, le film manque de cœur. C’est dommage car s’y côtoient des personnages troubles et complexes, loin d’être uniformes et se reposant sur des compositions parfois impressionnantes de certains acteurs. A commencer par la jeune Alicia Vikander qui n’en finit pas d’impressionner, mais également la prestation outrancière pour construire un personnage pathétique de Mikkel Boe Følsgaard. Mais comme souvent, la présence et le charisme de l’ogre Mads Mikkelsen emportent tout. L’acteur, très à l’aise dans ce personnage ambigu, possède autant la puissance que le charme pour lui donner du corps et en faire une entité tragique par excellence. Dommage que Nikolaj Arcel renonce à sa sobriété lors d’envolées lyriques pour illustrer la conclusion dramatique de son destin, mais l’acteur brille encore et toujours, affirmant encore un peu sa présence nécessaire sur la scène internationale. Beaucoup de belles choses donc, mais un traitement un peu trop aseptisé, une durée excessive compte tenu du rythme lancinant du film, et un manque d’ampleur général qui préfère capter l’intime que le monde entourant les personnages, font de Royal Affair un exercice loin d’être déplaisant mais qui reste à des années-lumière de ses modèles avoués.

FICHE FILM
 
Synopsis

Danemark 1770. La passion secrète que voue la reine Caroline Mathilde au médecin du roi, l’influent Struensee, va changer à jamais le destin de la nation toute entière. Royal Affair relate une page capitale de l’histoire danoise, oubliée des manuels français. La relation amoureuse et intellectuelle entre Caroline Mathilde et Struensee, fortement influencée par les philosophes des Lumières, Rousseau et Voltaire en tête, conduira au renversement de l’ordre social établi, et annoncera les révolutions qui embraseront l’Europe vingt ans plus tard.