Room 237 (Rodney Ascher, 2012)

de le 15/09/2012
 
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Étrange Festival 2012 : avant-première.

L’obsession geek et la surinterprétation critique, les thèmes centraux de ce drôle de documentaire qu’est Room 237, ont toujours passionné une marge du public. Aujourd’hui ils se retrouvent moteurs de ce monstre de festivals qui n’en finit plus de séduire mais qui fait des choix maladroits de façon tout à fait consciente. En ne délimitant pas les interprétations sérieuses et les délires névrosés, Room 237 devient un fourre-tout aussi passionnant qu’anodin, mais parfois très troublant.

La chambre 237 est un lieu traumatique pour cinéphiles, et en cela Rodney Ascher, ancien storyboarder (notamment sur The Substitute avec Tom Berenger) parti expérimenter en courts puis aujourd’hui longs métrages, a tout compris. Shining est un de ces grands films labyrinthes qui se prêtent à une infinité d’analyse et interprétations, encore poussées par le caractère presque divin de Stanley Kubrick. Ce n’est pas pour rien si un des intervenants est persuadé de voir le visage du réalisateur dans le ciel à la fin du générique d’introduction. L’interprétation, part essentielle de la critique et de l’analyse, donne parfois lieu à des aberrations, qui peuvent tourner au délire total lorsque absorbée par une large communauté qui crée autour d’elle une pas si saine émulation. Room 237 cherche à mettre en lumière ce principe autour de quelques intervenants aux thèses souvent rigolotes, parfois pathétique, mais d’autres fois beaucoup plus troublantes. Rodney Ascher ne livre pas un exercice aussi fascinant que le film lui-même, comme cela a pu être dit lors de sa présentation cannoise, mais livre un essai documentaire clairement pas comme les autres, qui s’affranchit de la forme habituelle du documentaire très sérieux pour entrer dans une mosaïque d’images du film et d’autres, jusqu’à devenir un documentaire labyrinthe jonché de fausses pistes.

C’est bien dans sa construction que Room 237 peut fasciner. Dans son utilisation d’une multitude d’images de Shining, dont des plans sont analysés dans des détails, mais également dans sa narration qui illustre le parcours analytique ou les révélations mystiques de ses intervenants (dont on ne verra jamais le visage, réduits à l’état de voix) par le biais d’images issues d’autres films. Et on y croise autant d’images de Full Metal Jacket, Orange mécanique ou Barry Lyndon (qualifié de « film ennuyeux d’un réalisateur qui s’ennuie ») que des Démons de Lamberto Bava ou Capricorn One de Peter Hyams. Room 237 met en lumière la puissance de l’esprit lorsque le cerveau est suffisamment stimulé pour créer une obsession, donnant lieu à des visions délirantes et interprétations qui le sont tout autant. C’est fascinant, car cela met en quelque sorte en lumière le ridicule de certaines interprétations critiques comme les revues de presse en regorgent chaque mercredi, tout en poussant la réflexion encore plus loin. En effet, dans les dernières minutes du film un des intervenants qui s’est visiblement perdu dans ses réflexions laisse tomber le couperet : à travers son analyse de Shining, il ne fait que s’analyser lui-même. A travers cette réplique Rodney Ascher tient quelque chose d’essentiel concernant autant l’analyse geek qui a envahi les forums et sites internet depuis bien longtemps que la critique cinéma « traditionnelle » qui tombe bien souvent dans la psychanalyse nombriliste plutôt que dans la véritable critique de film. Pour autant, cette réflexion très juste arrive un peu trop tard, après s’être farci des théories fumeuses de personnes qui soutiennent mordicus leurs arguments que les images elles-mêmes contestent. C’est la limite de l’exercice, son parti-pris à priori noble de ne pas hiérarchiser les théories. Sauf que cela se retourne contre le film, Room 237 se révélant parfois très ennuyeux, malgré son humour involontaire.

Parmi les idées marrantes, cette femme persuadée de voir des silhouettes de Minotaure, l’éternel discours sur la numérologie ou une interprétation de la frustration sexuelle au sein de l’Overlook Hotel qui est à mourir de rire. Plus troublante, cette tentative d’analyse de faux raccords grossiers (comment Kubrick et son QI de 200 ont-ils pu laissé passer ça ?) ou d’incohérences spatiales dans l’architecture de l’hôtel, liée aux parcours de Danny et des changements de niveaux illogiques. Plus troublant encore, cet exercice de projection du film en superposant un déroulement à l’endroit et un à l’envers, donnant lieu à des rapprochement d’images qui ne semblent pas venir du hasard. Enfin, entre la fameuse théorie du complot, bien connue, selon laquelle Stanley Kubrick aurait filmé les images de la mission Apollo 11 diffusées le 20 juillet 1969, et celles plus pertinentes d’un film qui serait une immense métaphore sur l’holocauste ou le massacre des indiens d’Amérique, on retombe dans des théories bien connues mais qui ont été beaucoup mieux développées ailleurs, car tout de même plus « sérieuses ». Ainsi Room 237 traite aussi bien de l’anodin que de l’essentiel sans distinction aucune, laissant autant de chance au geek névrosé qu’à l’historien. Et si dans le concept cela se tient, à l’écran cela donne un documentaire certes très ludique, à la forme soignée et originale, mais grâce auquel on n’apprend finalement rien de bien nouveau. Et si on peut lui trouver une grande qualité, c’est celle de nous donner envie de nous perdre à nouveau et indéfiniment dans ce magnifique labyrinthe cinématographique qu’est Shining, ce monument de terreur.

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1980, Stanley Kubrick signe SHINING, qui deviendra un classique du cinéma d'horreur. A la fois admiré et vilipendé, le film est considéré comme une oeuvre marquante du genre par de nombreux experts, tandis que d'autres estiment qu'il est le résultat du travail bâclé d'un cinéaste de légende se fourvoyant totalement. Entre ces deux extrêmes, on trouve cependant les théories du complot de fans acharnés du film, convaincus d'avoir décrypté les messages secrets de SHINING.
ROOM 237 mêle les faits et la fiction à travers les interviews des fans et des experts qui adhèrent à ce type de théories, et propose sa relecture du film grâce à un montage très personnel. ROOM 237 ne parle pas seulement de fans d'un film mythique – il évoque les intentions de départ du réalisateur, l'analyse et la critique du film.