Road to Nowhere (Monte Hellman, 2010)

de le 11/04/2011
 
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Sortir d’une retraite bien méritée n’est pas toujours une bonne idée. Monte Hellman est une figure majeure du cinéma américain, le symbole des années 70 avec trois films : L’Ouragan de la vengeance, The Shooting et Macadam à deux voies. 2 westerns, un road-movie, 3 films-jalons d’une certaine idée du cinéma aujourd’hui révolue. Par la suite, mis à part le tout aussi exceptionnel Cockfighter, la carrière de Monte Hellman n’a fait que décliner jusqu’à un Douce nuit, sanglante nuit 3 de bien triste mémoire. C’était en 1989. Plus de nouvelles du réalisateur pendant près de 20 ans, la deuxième moitié des années 2000 lui permettant de réapparaître le temps de quelques courts métrages. Et Monte Hellman signe son grand retour en 2010 avec Road to Nowhere, 21 ans après son dernier long métrage, plus de 35 ans après son dernier grand film, une éternité pour les cinéphiles qui ont fantasmé ce retour sans trop y croire. C’est que le bonhomme, s’il n’a pas tourné et a vu tous ses projets se casser la gueule, il n’a pas chômé pour autant! Producteur de Reservoir Dogs, qu’il devait réaliser, réalisateur de seconde équipe sur RoboCop, monteur sur Tueur d’élite de Peckinpah. Des figures aujourd’hui essentielles du cinéma anti-conformiste, ses héritiers en quelque sorte, tels que Vincent Gallo ou Quentin Tarantino, lui doivent énormément. Tout ceci pour bien comprendre à quel point Monte Hellman est une icône, un intouchable, une légende vivante qui a révolutionné le cinéma et qui y est pour beaucoup dans la vision que nous en avons aujourd’hui. Tout ceci surtout pour comprendre à quel point c’est un crève-coeur que de dire que Road to Nowhere est loin, très loin, des espoirs fantasmés. À quel point la déception est immense.

Monte Hellman est toujours un anti-conformiste c’est certain, on ne peut le nier. Le soucis est qu’avec Road to Nowhere, titre malheureusement annonciateur du désastre, il ne sait plus face à quelle « normalité » se poser. Et assez logiquement son film semble arriver bien trop tard, comme un objet théorique resté trop longtemps en gestation et aboutissant sur une révolution de pacotille. Monte Hellman a souffert pendant 20 ans. Grâce à sa souffrance, de grands artistes sont nés mais le système est toujours aussi pourri de l’intérieur. On le croit bien volontiers qu’il en a tellement bavé qu’il se devait de pousser un gros coup de gueule avec son arme, le cinéma. Cette rage et cette frustration explosent à chaque plan de Road to Nowhere, monstrueuse mise en abyme montée avec trois fois rien et qui malgré son Lion d’Or symbolique attribué au réalisateur à la dernière Mostra de Venise tombera dans l’oubli la semaine suivant sa sortie. Car Road to Nowhere est quelque part un non-film qui se donne l’apparence d’un grand film malade et complexe, simple apparat qui ne parvient jamais à masquer la vacuité et l’échec de l’entreprise globale.

Le film dans le film dans le film. Concept éculé qui ne sert ici au réalisateur en perte de contrôle totale qu’à illustrer sa haine féroce envers un système. Il a beau être virulent, cynique, acide, son film ne raconte rien qui n’aie déjà été raconté. Nous y voilà. Ce grand élément perturbateur qui donna un coup de fouet au cinéma indépendant semble en panne d’inspiration et son objet filmique en manque de matière. On assiste assez béat à une variation mineure du travail de David Lynch, quelque part entre Twin Peaks et Milholland Drive. Le maître des grands espaces a fait le choix de s’enfermer, et la conséquence est qu’il enferme également le spectateur. Sauf que l’oppression n’est pas au rendez-vous sur la longueur, le malaise non plus. Reste simplement l’ambiance anxiogène que maîtrise toujours Monte Hellman. Sur 2h de film, une petite demi-heure est à retenir, c’est peu. Car ces premières trente minutes perpétuent l’espoir, le fantasme d’un nouveau chef d’oeuvre. Un récit inquiétant, contemplatif, une vision cauchemardesque du monde, c’est sublime. À plusieurs reprises on retrouve la toute puissance de ce cinéma qui éclaira les années 70 dans des éclairs de génie. Mais globalement, c’est un ratage, un drame pour un tel artiste.

À force d’écrans dans des écrans (voir cet incroyablement kitch effet de montage à l’entrée dans l’ordinateur) le réalisateur semble se perdre.  Jeux d’écran, jeux de miroirs, qui est qui? On ne sait plus trop et très franchement au bout d’un certain temps on s’en fout un peu.  Road to Nowhere ne mène nulle part mais surtout ne raconte pas grand chose. Pire encore, il n’est même pas très beau. L’image HD du Canon 5D peut être miraculeuse, mal traitée elle donne parfois un aspect incroyablement amateur au film. On est loin de la beauté étrange des plans de Rubber, malgré la lumière. Comme si le réalisateur démissionnaire, dont le héros est autant une projection qu’un fantasme, n’avait même pas à coeur de soigner son image. Il s’est visiblement concentré sur ses acteurs, en particulier Tygh Runyan et Shannyn Sossamon dans des partitions hypnotiques, sublimes. Mais l’impression d’un cinéma délaissé prédomine, comme si celui qui l’emportait était cette vision d’un jeune artiste déclarant devant les images du Septième Sceau de Bergman que c’était le plus beau film du monde. Un renoncement, un échec fascinant, l’effondrement d’un mythe, Road to Nowhere est un film douloureux pour un cinéphile.

[box_light]Monte Hellman est un de ces demi-dieux, ces réalisateurs trop souvent dans l’ombre mais dont les travaux ont bâti l’oeuvre de ceux qui sont dans la lumière. C’est dire si la réussite de son nouveau film était attendue, trop attendue peut-être. Road to Nowhere est un échec cuisant. En théorisant on pourra y trouver des éléments intéressants, dans le parallèle avec la vie de l’artiste. D’ailleurs des éclairs de génie y apparaissent, comme dans ce final extraordinaire. Mais ce miroir de l’échec, ce film déjà vu, cet abandon de celui qui incarnait la lutte, est une douleur de chaque instant. La douleur de voir un mythe vivant revenir sur le devant de la scène pour s’effondrer. Cette expérience à la fois fascinante et repoussante, en tant qu’amoureux du cinéma, est terrible.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Mitchell Haven prépare un nouveau film inspiré de faits réels dans lesquels un politicien corrompu, sa maîtresse - la mystérieuse Velma Duran - et plusieurs milliers de dollars ont disparu. A la recherche de son actrice principale, il fait la rencontre d'une jeune femme qui ressemble étrangement à la femme fatale de son histoire. Mitchell tombe sous le charme et le film devient peu à peu le récit de sa fascination pour son personnage. Mais la sombre affaire criminelle va peu à peu remonter à la surface...