Rabbit Hole (John Cameron Mitchell, 2010)

de le 11/04/2011
 
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Après les formidables Hedwig and the Angry Inch et Shortbus, il est clair qu’on n’attendait pas vraiment le surdoué John Cameron Mitchell sur l’adaptation d’une pièce de théâtre traitant du douloureux et délicat sujet du deuil d’un enfant chez de jeunes parents. Rabbit Hole est visiblement un film de commande tant il s’éloigne profondément des obsessions du réalisateur, et la présence de Nicole Kidman à la production semble confirmer la chose. Véhicule pour réhabilitation de la star déjà déchue ou adaptation honnête de la pièce « Pulitzer approved » éponyme de David Lindsay-Abaire qui en signe le scénario? Un peu des deux, mais surtout bien plus que ça. Tout semblait réuni pour que Rabbit Hole soit un nouveau drame imbuvable et dégoulinant de pathos dégueulasse et facile au moindre plan, comme Hollywood et ses succursales indépendantes savent si bien le faire. Et pourtant, pas du tout. Rabbit Hole est en quelque sorte un miracle qui échappe à ces diktats absurdes quand vient le moment de régler ses comptes avec le deuil au cinéma, et qui imposent un quota de séquences tire-larmes tellement stupides qu’elles privent les films de toute émotion. Non ici c’est un film naturellement émouvant, à la fois par son propos et son traitement. C’est la renaissance d’une actrice et c’est un des plus beaux drames en provenance des USA depuis un sacré bout de temps.

Vraiment ce n’était pas gagné, il y avait de quoi faire pleurer dans les chaumières. Qu’y a-t-il de plus terrible que la perte d’un enfant? C’est par essence le récit le plus lourd à illustrer au cinéma tant il est déjà véhicule d’émotions particulières. Entre des mains peu expertes cela aurait abouti à une catastrophe sur pellicule, un mélo balourd et irregardable. Avec John Cameron Mitchell c’est tout le contraire. On ne pouvait pas s’en douter, car lui et son style pop et politiquement incorrect semblait si loin de ce sujet. Pourtant, à y regarder de plus près Shortbus par exemple parvenait à coller un sourire durable au spectateur par son ton bourré d’optimisme et d’espoir en l’humain, mais il illustrait avant tout la plus grande des détresses. Ce n’est donc pas une si grande surprise qu’il se soit retrouvé aux commandes de Rabbit Hole, film symbole qui ne cite pas Lewis Carroll pour rien et use avec sobriété de la métaphore du terrier, tout comme de l’utilisation parcimonieuse de l’imaginaire comme d’un refuge pour une âme en peine.

Il y a clairement, dans les allées et venues des personnages, dans les entrées et sorties du cadre, un côté très théâtral dans Rabbit Hole qui trahit son origine. C’est pourtant ce passif qui lui permet d’être aussi léger finalement. En mettant de côté la plupart des mécaniques habituelles du drame américain, John Cameron Mitchell prend le parti de la fable lunaire et se pose en funambule. Il joue avec les émotions du spectateur mais jamais celles qui sont attendues. Ainsi, il tire les cordes du rire, de la réflexion sociale, de la romance et du regard sur le couple et la famille, mais laisse de côté celle des larmes. Cette dernière va s’actionner d’elle-même, comme entraînée par les autres. C’est très habile car à plusieurs reprises on sent ce vilain pathos caractéristique du drame indé US poindre, mais il est dynamité à chaque fois. C’est de son aspect finalement borderline que le charme de Rabbit Hole opère, car l’émotion, la vraie, celle qu’on ne voit pas arriver à des kilomètres, elle est là. Avec sa légèreté apparente qui équilibre la noirceur infinie du sujet, Rabbit Hole devient un film déchirant mais jamais manipulateur, et il est d’autant plus puissant dans son illustration de comment le deuil d’un enfant est impossible et détruit le cœur d’une famille.

John Cameron Mitchell joue la carte de la sobriété avant tout. Il s’efface avec sa caméra, se pliant à la règle du plan fixe et du cadre rigide quand on lui connaissait un talent inné pour le mouvement. Qu’importe, le bonhomme est capable de rigueur sans renier son talent de faiseur d’image, et sa folie il la laisse s’exprimer le temps de quelques images dessinées tout à fait à leur place. Jamais d’outrance, tout en retenue jusque dans ses choix musicaux. Et comme toute oeuvre en partie théâtrale, il signe le véhicule idéal pour ses acteurs. Et qu’ils sont bons! Sans grande surprise Aaron Eckhart prouve encore qu’il est aujourd’hui parmi les plus brillants acteurs en activité, capable de tout jouer et sur toutes les nuances. le couple qu’il forme avec Nicole Kidman est non seulement superbe mais aussi très juste. Tous deux composent à merveille ce couple au bord de l’implosion, où la communication et la compréhension ont déserté, où les sentiments sont d’une complexité qui n’a d’égale que la tristesse qui les meut, où la fin du monde a déjà opéré.

[box_light]Un des sujets les plus difficiles à traiter au cinéma, le deuil d’un enfant, un réalisateur dont ce n’est pas l’univers, un couple d’acteurs improbable… Rabbit Hole devait être un ratage. C’est pourtant une belle réussite. Un film sensible qui joue en permanence avec le pathos sans jamais tomber dedans, des acteurs d’une justesse remarquable, un récit taillé et intelligent. Rabbit Hole a beau être un film de commande, c’est la preuve que John Cameron Mitchell peut se sortir de n’importe quelle situation sans laisser son talent de côté. Et c’est avant toute chose un film bouleversant qui tape dans le mille au moment d’illustrer les fondements d’une famille. Très beau.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Huit mois après la disparition de leur fils, Becca et Howie redonnent peu à peu un sens à leur vie. Howie tente de nouvelles expériences tandis que Becca préfère couper les ponts avec une famille trop envahissante. Contre toute attente, elle se rapproche du jeune homme responsable de la mort de leur enfant. Cette relation étrange va permettre à Becca d'être enfin en paix avec elle-même.