Quatre Minutes (Chris Kraus, 2006)

de le 15/12/2009
 
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Je ne sais pas si c’est le cinéma allemand qui est en train de renaître de ses cendres ou si ce sont les distributeurs qui recommencent à s’y intéresser mais l’air de rien, en quelques années, de plus en plus ont débarqué dans les salles françaises, avec quelques chefs d’œuvres à la clef (la Vie des Autres bien entendu). Avec ce Quatre Minutes au titre mystérieux et qui avait à sa sortie conquis le public et la critique dans tous les festivals, l’inconnu Chris Kraus livre un drame tout aussi convenu que poignant, alternant le déjà vu et l’inédit dans un traitement qui apporte une touche de modernité à l’austérité du film d’auteur… émotionnellement c’est assez fort.

Là où le schéma est relativement classique c’est dans cette relation maître/élève entre une vieille sage qui semble porter un lourd secret et la jeune louve indomptable, c’est vu et revu. néanmoins le réalisateur réussit par je ne sais quel tour de passe-passe à nous passionner pour leur destin… il faut dire que les éléments du passé de Mme Krüger nous sont servis petit à petit par de courts flashbacks bien sentis, loin des longues explications pompeuses. C’est tout de même surprenant de voir à quel point ce cinéma allemand moderne a toujours tendance à placer la thématique nazi dans ses films, comme si il fallait à tout prix montrer les conséquences sur les nouvelles générations à chaque nouveau drame que l’on filme. D’un côté c’est très bien car le pays affronte enfin son passé avec recul, de l’autre ça ressemble de plus en plus à un ressort dramatique commun…

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Mais ce n’est pas là le thème central de Quatre Minutes, qui brosse avant toute chose le portrait d’un duo à priori improbable mais finalement logique, car toutes deux, malgré leurs grosses différences évidentes, sont des personnages d’écorchées vives en pleine auto destruction suite à un drame. La plus jeune s’est enfermée dans une armure de violence et a coupé tous les ponts sociaux possibles, la plus âgée a tout simplement cessé de vivre depuis les années 40. Leurs parcours sont tout de même très douloureux mais intelligemment Chris Kraus ne vient jamais chercher le pathos facile, l’émotion naît tout simplement de ces petits moments où les coquilles se brisent et que ces personnages qui ne seront plus jamais vraiment ouverts se livrent complètement l’un à l’autre.

Poids de la culpabilité, recherche du pardon, absolution… Quatre Minutes brasse des thèmes forts, élimine assez vite ceux liés à la religion pour rester du côté humain de la chose, avec bonheur. De plus il peint de bien belle manière le milieu carcéral ultra glauque des prisons féminines, loin des clichés WIP (Women In Prison) mais hyper réaliste. Le contraste entre la dureté du décor et la douceur du piano n’en est que plus saisissant! Car Quatre Minutes, en plus de ce drame lié à la relation de ces deux femmes, passionnante, c’est avant toute chose un film sur la musique. Et comment la passion pour la musique peut être une raison suffisante pour continuer à vivre. Bien sur les deux femmes ne l’aborde pas de la même manière, une étant mélancolique et l’autre rebelle…

Mais c’est l’occasion de trouver une des plus belles bandes originales de film dans laquelle on se plonge avec délectation chez Mozart, Bach, Beethoven, Schuman, Schubert… quel bonheur!!

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Les actrices sont magnifiques, Monica Bleibtreu (la soixantaine) bénéficie d’un maquillage bluffant qui la rend plus que crédible dans la peau d’une octogénaire. Elle est superbe dans le rôle de cette professeur rongée par un passé hyper sombre, lié aux agissements atroces des nazis envers les minorités. Mais la sensation c’est la jeune Hannah Herzsprung, hallucinante dans sa composition de la folie qui cache un vide émotionnel incroyable. Elle est l’image de l’écorchée prise dans sa spirale d’autodestruction, et qui n’en sort que périodiquement, par la musique.
La mise en scène est surprenante. Alors qu’on pouvait s’attendre à une certaine épure, Chris Kraus se permet pas mal d’effets visuels plutôt bien placés et virtuoses. Même si on n’est pas là devant une démonstration technique, il est toujours rassurant de voir que certains savent allier le fond et la forme.

Et puis dans Quatre Minutes il y a ce final hallucinant et halluciné qui vient justifier le titre. Une scène de concert débridée, complètement folle, dans laquelle la jeune Jenny fait corps avec son piano et avec la musique. C’est à la fois magnifique et grotesque, mais d’une puissance visuelle et sonore incroyable, complètement étourdissant.

Difficile de dire du mal de ce film, le plus gros reproche qu’on peut lui faire c’est finalement de marcher sur une route toute tracée, de manquer d’originalité. C’est dommage sur ce point (important) mais on a là l’aperçu d’un talent à suivre, capable de marier lyrisme et violence sourde, Chris Kraus.

FICHE FILM
 
Synopsis

Depuis soixante ans, Traude Krüger enseigne le piano à des détenues. Quand elle rencontre Jenny, jeune femme incarcérée pour meurtre, elle comprend immédiatement qu'elle a affaire à une musicienne prodige. Passionnée par le talent de la jeune fille, Traube veut la préparer pour le Concours d'entrée du Conservatoire. Mais la jeune femme, violente et suicidaire, est réfractaire à la moindre discipline. Obstinée, la vieille Traude Krüger ne désarme pourtant pas.