Quartier Lointain (Sam Garbarski, 2010)

de le 21/11/2010
 
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Si les adaptations de comics en tous genres n’en finissent plus d’envahir les écrans de nos chers cinémas, un phénomène plus ou moins comparable a lieu au Japon où les adaptations de mangas à succès (ou pas) squattent les salles obscures depuis quelques temps déjà. Avec Quartier Lointain c’est un peu différent car si le manga fleuve de Jirô Taniguchi n’a pas connu la gloire dans l’archipel nippon, c’est un best seller en occident. Dès lors, il n’est pas si étonnant de voir son adaptation cinématographique atterrir dans des mains européennes, belges essentiellement. Après Irina Palm, beau film émouvant mais trop prude, c’est Sam Garbarski qui s’attaque à la délicate tâche de transformer le manga Quartier Lointain en un vrai film de cinéma qui parlerait au public européen. Il est clair que le projet ne manque pas d’ambition, une ambition presque suicidaire tant le pont entre les deux cultures est immense. Et pourtant devant Quartier Lointain on assiste à un miracle comme seul le cinéma peut en créer. Non, il ne faut pas comparer le film au manga, les modes de narration et le changement de décor jouant forcément en la défaveur du premier, mais Sam Garbarski réussit l’exploit insensé de retrouver l’essence même de l’oeuvre écrite. Sensible, aérien, nostalgique, Quartier Lointain est la belle surprise de cette fin d’année, on en ressort comme d’un doux rêve… à moins qu’il ne s’agisse de vieux souvenirs remontés à la surface.

Dans l’idée Quartier Lointain de présente rien de bien original, les sauts dans le passé au cinéma on en a déjà vu des tonnes. Parmi les plus mémorables, Retour vers le Futur bien entendu mais surtout Peggy Sue s’est Mariée de Francis Ford Coppola, qui établit exactement les mêmes bases: le héros s’évanouit à cause d’un choc émotionnel et se retrouve catapulté dans sa jeunesse. La ressemblance s’arrête là, une fois passée l’introduction, point faible du film car finalement peu engageante malgré la mise en place latente de ce qui en fera tout le charme. Difficile de s’attacher au personnage de Thomas Verniaz, dessinateur de BD – voilà pour l’hommage à l’auteur – antipathique, froid et distant, et ce malgré la présence imposante de Pascal Greggory qui livre une prestation remarquable de sobriété (et qui n’apparaît que peu de temps à l’écran). Mais une fois le retour dans le passé effectué, le film s’envole définitivement pour ne plus nous lâcher et s’immisce dans notre esprit comme le plus doux des venins.

On plonge sans filin dans ce village isolé des années 60. L’époque est la même que dans le manga mais la France reculée est un décor foncièrement différent du Japon d’après-guerre, en plein miracle économique. Mais force est de constater que ce nouveau décor sied à merveille à ce que Sam Garbarski souhaite nous raconter. Les automobiles, les vêtements, les bancs de l’école, la rigidité de l’éducation, tout cela crée un climat nostalgique immédiat et puissant. L’idée n’est pas ici d’envoyer un héros dans le passé pour le modifier ou non, mais constitue bien une quête identitaire proche de l’analyse. En effet, plonger dans ses souvenirs est sans doute le meilleur moyen pour aborder sereinement son présent et l’homme que l’on est devenu. Va-t-il essayer de changer quelque chose en revivant son enfance avec son esprit d’adulte? On s’en fout. L’intérêt de tout ça est d’apprendre à enfin accepter des évènements inacceptables pour un enfant, de pardonner beaucoup, d’enfin dire des choses que la pudeur et la timidité enfantine ne permettent pas. Et c’est beau, tout simplement. Sans forcer le message, sans grossir le trait, sans pousser l’émotion, Sam Garbarski touche à quelque chose d’universel. À tel point qu’on aurait presque envie de le remercier une fois la lumière rallumée, car sans nous connaître, nous de l’autre côté de l’écran, il nous parle comme un intime.

Toutefois, on pourrait penser qu’un tel propos sent un peu trop la guimauve et les bons sentiments. Et c’est faux, car tout n’est pas heureux dans Quartier Lointain. Un père qui s’éloigne sans parler à son fils, un destin qu’on souhaiterait changer alors que c’est impossible… Comme dans un souvenir il y a cette part de noirceur conséquente. Mais si tout cela fonctionne si bien, au delà même de l’idée, au delà du propos toujours juste, c’est que Quartier Lointain bénéficie d’une mise en forme remarquable. Porté par l’interprétation criante de vérité du jeune Léo Legrand accompagné d’une troupe d’acteurs auxquels on n’adressera que très peu de reproches, le film séduit indubitablement. Mais plus encore, c’est par les sens qu’il nous emporte. Non seulement Sam Garbarski livre une mise en scène en tous points remarquable, qui le placerait presque au niveau des nouveaux maîtres du cinéma japonais pour sa tendance à laisser sortir les émotions du cadre sans multiplier les mouvements de caméra, mais il trouve l’artifice qui transforme un bon film en moment inoubliable: la musique. Avec la partition vaporeuse de Air, Quartier Lointain devient un petit délice de cinéma aérien, en apesanteur, cotonneux à l’image de Lost in Translation, un bijou.

[box_light]Grosse surprise ce Quartier Lointain dont on pouvait raisonnablement se méfier. Derrière l’apparente trahison de la modification géographique se cache l’adaptation parfaite. Sensible, lumineux, onirique, porté par des acteurs qui sont dans le vrai à chaque plan, servi par une mise en scène qui touche parfois au sublime et transporté dans les hautes sphères par la partition magistrale de Air, Quartier Lointain se vit comme un rêve éveillé. Il n’apporte pourtant rien de nouveau dans son discours sur l’acceptation du passé pour mieux vivre le présent mais il s’en dégage quelque chose d’impalpable, une mélancolie qui ne nous quitte plus et le désir d’aller enfin dire à notre mère qu’on l’aime de tout notre coeur. Ne serait-ce que pour ce voyage, on l’aime ce quartier pas si lointain.[/box_light]

Crédits photos : @ Patrick Muller / Wild Bunch Distribution
FICHE FILM
 
Synopsis

Thomas, la cinquantaine, père de famille, arrive par hasard dans la ville de son enfance. Pris d’un malaise, il se réveille quarante ans plus tôt, dans son corps d’adolescent. Projeté dans le passé, il va non seulement revivre son premier amour, mais aussi chercher à comprendre les raisons du mystérieux départ de son père. Mais peut-on modifier son passé en le revivant ?