Pusher 2 – Du Sang sur les Mains (Nicolas Winding Refn, 2004)

de le 25/12/2004
 
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Entre le premier Pusher (premier film du réalisateur, première claque) et ce second épisode, 8 ans se sont écoulés. Pendant ce laps de temps et en deux films, Bleeder et Inside Job, Refn se retrouve avec une dette d’un million de dollars, les deux films pourtant très bons étant des échecs au box-office en même temps qu’un des producteurs s’était défilé à la dernière minute. Dès lors pas le choix pour le réalisateur, il a été contraint de trouver une solution pour rétablir les comptes au plus vite en donnant deux suite à son premier succès qui s’est transformé en une trilogie. On le sait maintenant, Refn n’a rien d’un cinéaste « commercial », il en est tout le contraire, il ne fallait donc pas s’attendre à une trilogie classique. Et en effet, plutôt que de donner une suite au parcours de Frank ou de faire un prequel, il décide de faire un tout autre film en prenant un des personnages secondaires du premier pour en faire son nouveau personnage principal, en l’occurrence ici c’est de Tony qu’il s’agit. Il était l’acolyte de Frank dans le premier, celui qui le trahissait également. On le retrouve dès l’introduction de ce Pusher 2 à sa sortie de prison, tatoué des pieds à la tête et plein de bonnes résolutions. Si Pusher prenait la forme d’un Scarface danois (toutes proportions gardées), ce second volet reprend l’idée du portrait d’une jeune frappe mais l’aborde d’une manière très différente. L’aspect film de gangster est laissé de côté au profit du drame, changement de point de vue oblige, du chemin de croix d’un junkie vers une forme d’absolution, d’un cheminement intérieur d’un type sur qui les coups n’arrêtent pas de tomber et qui fait tout pour se relever. Au final c’est encore un uppercut dans la gueule du spectateur, très fort!

Monument dédié à l’écrivain Hubert Selby Jr. décédé l’année de sa sortie dans les salles, Pusher 2 se rapproche par sa forme abrupte du style d’écriture de l’auteur de Retour à Brooklyn (le roman à l’origine de Requiem for a Dream d’Aronofsky). Sur le fond également car Refn prend un certain plaisir à illustrer la déchéance humaine et les personnages broyés. Ainsi on suit pendant 1h30 les déambulations de Tony qui a tout du looser en puissance. Perché sous coke du matin au soir, ancien taulard, fils indigne et ignoré d’un trafiquant de bagnoles et père surprise d’un gosse qu’il ne voulait pas, c’est typiquement le genre de personnage auquel on ne peut pas s’attacher mais qui possède un tel magnétisme (en grande partie grâce à la prestation de l’acteur qui l’incarne à merveille) qu’il provoque pourtant une réelle empathie. Tony c’est le mec qui ne fait jamais les bons choix, qui se retrouve toujours dans les galères car il est trop naïf et attaché à des valeurs qui n’ont pas lieu d’être dans les bas fonds qu’il arpente.

Malgré son apparence de bad guy (crâne rasé, tatoué, tout en musculature) c’est le type qui se fait cracher dessus, qui se fait insulter et tabasser. Et à vrai dire il en ramasse des coups pendant le film, et pas qu’un peu. C’est l’annonce de sa paternité qui va créer chez lui une sorte de déclic. S’il ne compte pas arrêter la dope ou les putes, il sent venir ses responsabilités, ne serait-ce que financières. Pas d’histoire de grandeur et décadence d’un gangster ici, on nage près des rues crades et mal éclairées des polars de Scorsese à l’époque il avait encore des choses à dire (années 70 donc, on pense à Mean Streets ou Taxi Driver). En appliquant à la lettre la ligne de conduite qu’il a voulu imprimer à sa trilogie (1- Plutôt que des films sur le crime, ce sont des films sur des gens dans un environnement criminel. 2- Chaque film est raconté du point de vue du personnage principal, à travers ses yeux et ses oreilles. 3- Chacun est conscient que celui qui vit par l’épée mourra par l’épée. J’utilise ces trois ingrédients dans les trois films.) Nicolas Winding Refn livre tout simplement un portrait glaçant et brutal d’un pauvre type qui n’a rien d’un leader et qui va souffrir à cause de monde dans lequel il est né et qu’il ne peut/veut plus quitter.

Avec quelques films de plus au compteur, Refn a pu affirmer son style de mise en scène. Si l’ensemble tourné caméra à l’épaule se rapproche de l’image du premier film, il est traité avec beaucoup plus de soin. Ainsi l’image ne parait plus aussi crade et amateur tout en gardant le même impact immersif. De plus en jouant sur les couleurs et les textures, le réalisateur annonce doucement ses délires visuels qu’il poussera très loin sur Bronson ou le Guerrier Silencieux. Il imprime à son film un rythme nerveux et sec, nous plonge dans cet enfer danois à grands coups de plans séquences énervés et use déjà de symboliques quand il suit son personnage de dos, avec le mot « respect » tatoué à l’arrière du crâne alors qu’il se laisse traité comme un chien. La tension va crescendo, atteint des sommets dans une séquence de mariage surréaliste ou dans ce plan finale d’une puissance incroyable.

Si Pusher 2 est une réussite en forme de coup de poing sur tous les tableaux c’est aussi en grande partie grâce à cet acteur exceptionnel qu’on voit aujourd’hui un peu partout, Mads Mikkelsen. À l’extrême opposé de son rôle dans les Bouchers Verts (rôle qui l’a propulsé sur la scène internationale) il apporte un charisme immense à un personnage de looser, y amenant une forme de folie incontrôlable souvent intériorisée mais assommante quand il pète les plombs. On l’aura compris Pusher 2 est un film qui frappe très fort. D’une contrainte purement financière, Refn en profite pour créer un univers dense et étouffant. Sur ce deuxième volet on assiste comme abattu au combat d’un immature qui cherche à exister seulement par le regard de son enfant miracle. On souffre avec lui, on enrage avec lui au milieu de ce monde qui semble fermé sur lui-même et dont il est quasiment impossible de s’échapper sans avoir du sang sur les mains. C’est âpre, brut de décoffrage, mais ce réalisateur génial réussit à trouver une forme d’élégance violente pour dépeindre cet enfer, et ça fait mal!

FICHE FILM
 
Synopsis

Tonny, un petit criminel de Copenhague, sort de prison et retourne au garage qui sert de couverture à Smeden, son père dit “Le Duc”, qui règne avec brutalité sur un gang. Pour montrer sa bonne volonté, Tonny vole une Ferrari, mais son initiative est accueillie avec colère par son père, qui lui reproche d'avoir agi stupidement. En même temps qu'il subit les humiliations paternelles, Tonny apprend qu'il a eu un fils. Il n'y croit pas au début, mais finit par se prendre d'affection pour un bébé que sa mère néglige. Pour gagner un peu d'argent, Tonny s'associe avec un gangster dont la bêtise lui a valu le surnom de “Kurt-le-con”. Comme par hasard, le plan de Kurt échoue. Pour gagner du temps et faire croire qu'il a été victime d'un racket, Kurt demande à Tonny de lui tirer une balle dans le bras et de vandaliser son appartement...