Predator (John McTiernan, 1987)

de le 10/10/2011
 
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Il est amusant (ou pathétique, au choix) de constater à quel point un film estampillé « culte » ne l’est que rarement pour les bonnes raisons. Massacre à la tronçonneuse est réputé gore, Rambo ultraviolent, et Predator à la fois crétin et bourrin, des qualificatifs que l’on rencontre encore aujourd’hui vis-à-vis de ce très grand film et qui rappellent les critiques de l’époque (à lire ici, ça vaut son pesant d’or). Et s’il est clair que Predator peut représenter cela dans l’esprit d’un enfant des années 80 qui ne l’aurait pas revu depuis, le réduire à ça c’est passer complètement à côté d’une oeuvre foisonnante qui marquait la véritable naissance artistique d’un des maîtres du cinéma populaire américain de la fin du XXème siècle, un génie qui s’est amusé à redéfinir les règles de son art et à livrer des films-modèles, des oeuvres terminales, et ce dès son second essai. Un an seulement après l’intéressant mais bancal Nomads, il balançait cet uppercut à la série B, détournant tous les codes possibles et établissant une forme de langage cinématographique qui lui est propre. Dans Predator, malgré la prédominance des dialogues, au rôle bien établi, absolument tout passe par la mise en scène qui atteint un niveau de virtuosité rare pour un jeune réalisateur.

John McTiernan est un type très malin. Ainsi il a été choisi par la Fox comme n’importe quel yes-man pour mettre en scène le « nouveau film d’Arnold Schwarzenegger » , nouvelle superstar du cinéma d’action et poule aux oeufs d’or qui venait d’enchaîner en 3 ans Conan le barbare, Terminator et Commando, soit le pouvoir de faire faire n’importe quoi à n’importe qui. L’intelligence, et le génie, de McT vient d’avoir accepté de remplir ce rôle de pion derrière une caméra, de livrer une copie qui est exactement ce qu’attendait le studio, soit un film bourrin avec Schwarzenegger et un méchant alien, mais de l’avoir suffisamment perverti pour qu’on y voit un autre film invisible aux yeux des financiers. Au premier degré on y verra des mercenaires se mettre sur la gueule avec un monstre du futur sacrément dangereux, au second on notera un scénario brillantissime qui fait virer un film de commando musclé en survival SF, et plus on gratte plus on découvre des niveaux de lecture passionnants, tous portés par des personnages savamment écrits et une habileté certaine dans la mise en image qui n’est en rien une simple illustration d’un récit qui fait boum-boum. Et cette perversion est là dès les premières images, un plan séquence à priori hors sujet sur un vaisseau spatial dont la force sera qu’on l’oubliera pendant toute la première partie du film. Dans cette partie, John McTiernan construit ses héros qui tiennent plus de figures mythiques que de caricatures, malgré les apparences. Il impose immédiatement un conflit sous-terrain et une unité dans ce groupe de mercenaires qui ne semblent être qu’un groupe de soldats typique d’une série B burnée, invincibles, musclés, armés jusqu’aux dents et franchement cools. Avec sa caméra agile, il va rapidement imprégner la pellicule d’une présence indéfinissable qui s’avérera être la jungle elle-même, pendant un temps. La jungle, qui aura rarement été aussi bien filmée, aussi présente à l’écran, contribue à déjà faire vaciller l’équipe qui entame sa descente aux enfers dès que les pieds des membres touchent le sol. Pour semer le trouble McTiernan va utiliser deux éléments qui lui tiendront à coeur pendant toute sa carrière : une réflexion sur le langage et sur l’homme face à son environnement. Concernant le premier, par l’incompréhension il installe une perte de repaires, par le second il travaille au corps la possibilité pour un individu à se fondre dans le décor. De ces deux éléments naît la peur.

Le début de la peur vient de là. Un environnement hostile, des dialogues qui disparaissent progressivement, comme les personnages, et surtout un ennemi invisible, un prédateur supérieur à l’homme et qui redéfinit donc la chaîne alimentaire. Tout cela fonctionne parfaitement sur ce niveau de lecture là, celui d’un film de trouille d’une efficacité redoutable. Une expérience renforcée encore par d ‘autres éléments, nombreux, à l’image de cette mise en scène qui joue en permanence avec la perception du spectateur et du héros, les faisant se confondre pour mieux les déchirer ensuite, ou du monstre tout simplement effrayant lorsqu’il se dévoile. mais cette peut vient également de plus loin, et il faut alors creuser dans une sorte de symbolique liée au genre et aux personnages présents. Un en particulier. Car si tout semble tourner autour du Predator ou de Dutch (Schwarzenegger) qui ne cessent d’inverser les rôles de prédateur et de proie, l’essentiel se joue au niveau du personnage de l’indien. Immédiatement montré comme une figure supérieure capable de communiquer avec son environnement, il est le garant de la survie de l’équipe, celui qui comprend ce qui se passe car lui aussi personnage mystique. Lorsqu’il disparaît, le choc est tel qu’on perd absolument tout espoir. L’unique personnage qui semblait capable de vaincre le monstre est balayé dans un hors champ sublime. La vraie peur qui se crée alors et supplante la simple tension déjà intense, elle est inconsciente, et elle vient de ce moment précis le temps d’une nouvelle posture iconique.

Et le génie pur de McTiernan ne faiblit pas quand vient le dernier acte, quand la traque prend fin et quand les mythes s’affrontent. Il fait opérer à son héros (le seul restant) une régression totale, le temps d’un plan au ras du sol, Dutch se fond dans l’environnement après avoir jeté ses armes à feu et être ressorti de l’eau, tout un symbole. Ce n’est plus une victoire de la technologie ou une traque, ou même un séance de chasse. À ce moment là le Predator, adepte des trophées à base de colonne vertébrale et de crânes humains, n’est plus dans sa logique de chasseur car il a rencontré un être différent. Un tueur, comme lui, capable de s’adapter à son environnement, et digne de l’affronter en mano à mano. L’enjeu est simple : qui est le plus grand prédateur sur terre. Tout le final de Predator, quasiment muet (on n’entend que des cris de défi ou de douleur) tient de la pure symbolique jusque dans la conclusion. En livrant son film bourrin, John McTiernan livre surtout une analyse exceptionnelle de la nature même de l’être humain. Et si c’est si brillant, c’est tout simplement qu’il n’a pas besoin de l’expliquer par des dialogues, qui constituent plus des soupapes à la pression ambiante par une succession de répliques cinglantes et immédiatement cultes, mais simplement par la puissance de l’image et tout ce qu’elle contient. Predator c’est la démonstration du pouvoir de la mise en scène sur le spectateur, l’invitant à une réflexion qui dépasse le cadre de l’action, et devant tant de virtuosité on n’a pas d’autre choix que de s’incliner.

FICHE FILM
 
Synopsis

Parti à la recherche d'une équipe de conseillers militaires américains dans la forêt équatorienne, un commando de mercenaires dirigé par Dutch Schaefer est attaqué par un ennemi invisible et indestructible.