Precious (Lee Daniels, 2009)

de le 07/03/2010
 
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Finalement ce n’est si compliqué de faire un gros buzz et de se retrouver en position d’outsider pour les oscars avec un film indépendant. On prend une actrice au physique ingrat, de préférence black, on la plonge dans le récit le plus glauque possible en pointant bien fort l’aspect social du truc, on invite des stars qu’on fait jouer à contre-emploi, et surtout, la recette magique, on brandit bien haut qu’il s’agit de l’adaptation d’un livre bouleversant en soulignant au marqueur fluo les mots « vécu », « histoire vraie » et « réalité » (on les souligne plusieurs fois de préférence. On réalise tout ça en piquant des idées de mise en scène à droite et à gauche car on est réalisateur débutant et surtout on veut à tout prix le label « indépendant ». Si on a un peu d’argent, on le met à profit pendant quelques années pour produire des œuvres coup de poing sur des sujets délicats (en l’occurrence pour Lee Daniels il s’agit de the Woodsman et À l’Ombre de la Haine) et on passe enfin à la réalisation, mimant l’honnêteté à la perfection (du genre « je pense à faire ce film depuis que j’ai 5 ans »), criant à tue-tête l’importance vitale de notre film pour la société américaine, et on est à peu près sur de réussir LE buzz. Recette parfaite pour Precious qui a fait parler de lui dans tous les plus grands festivals, qui ce soir aborde les oscars avec 6 nominations et qui il y a 2 jours a tout raflé aux Independant Spirit Awards devant des chefs d’œuvres du calibre de A Serious Man ou Two Lovers. Sauf que c’est à se demander si tous ces jurys ou toutes ces critiques dithyrambiques jugent le film ou l’histoire vraie derrière le film. L’histoire du livre Push de Sapphire est bouleversante, aucun doute là-dessus, mais le film est un calvaire du début à la fin.

Precious c’est la démonstration parfaite du film qui passe à côté de son sujet en sortant tout un attirail d’outils dramatiques aussi artificiels qu’inappropriés. Mais comment peut-on se laisser berner par un film aussi manipulateur? Les ficelles sont visibles à des kilomètres, avant même le générique de début! Le but de Lee Daniels est simple, il ne cherche pas à peindre une détresse sociale ou même un drame, non il est plus sournois, il cherche simplement à faire pleurer dans les chaumières. Et il n’y a rien de pire qu’un réalisateur qui force l’émotion, qui veut la maitriser à ce point et la conséquence est brutale: on ne ressent rien. Et pour trouver cette bouillie bouleversante il faudrait faire abstraction de beaucoup trop d’éléments, des acteurs à la mise en scène. Seulement le film va surement enfiler les défenseurs comme des nouilles sur un collier car il y a derrière un propos qui lui est d’une puissance imparable. Le destin de cette fille, Precious, ne peut que retourner les tripes, et si Lee Daniels l’avait abordé avec plus de finesse et sans cette volonté d’en mettre à tout prix plein les yeux, il aurait sans doute réussi.

Pas vraiment de quoi s’extasier devant la « performance » de Gabourey Sidibe qui hérite d’un rôle difficile et le traite de la pire des façons qui soit, en tirant une tronche de 3 mètres et en agressant nos oreilles par une élocution plus proche du grognement animal que de la parole. C’est juste insupportable, tout comme le jeu mono-expressif de Mariah Carey et Lenny Kravitz, des guests venus légitimer un projet voué à finir aux ordures. Par contre on est bien obligé de s’incliner devant les prestations de Mo’Nique (qui ne rit pas vraiment quand…), impressionnante de monstruosité quotidienne, et Paula Patton, tellement humaine qu’elle réussit à nous toucher. Et tant qu’on est dans les aspects positifs (profitons-en ils sont peu nombreux) à noter une bande originale vraiment excellente. Le reste c’est juste une soupe indigeste au possible, qui nous balance à la gueule une suite ininterrompue de drames tous plus crades les uns que les autres jusqu’à l’overdose. Obésité, misère sociale, illettrisme, grossesse surprise, inceste, viol, violence morale… tout y passe, mais c’est trop et c’est traité avec tellement peu de talent.

La mise en scène emprunte tous les plus mauvais tics du cinéma indie ricain, un style faussement réaliste, des cadres hideux qui ne mettent jamais les acteurs en valeurs et le pire arrive dans les séquences de dialogues, en particulier avec Mariah Carey. Lee Daniels nous assomme de zooms maladroits propres aux documentaires sociaux et du plus mauvais goût qui participent à donner à l’ensemble du film une touche visuelle tout simplement moche. Et ce ne sont pas les séquences de rêves, qui arrivent comme des cheveux sur la soupe à chaque nouveau drame que vit Precious, qui relèvent l’ensemble. Elles sont elles aussi ratées et véhiculent une image digne des pires comédies musicales.

Mais ce n’est pas tout, Precious se permet même de tomber dans l’idéologie nauséabonde en prônant finalement les ghettos et le fait de sectariser les personnes « différentes ». Pas certain que c’était là le message du bouquin! Heureusement l’espace d’une scène, la rencontre entre Precious et sa mère chez l’assistante sociale, on assiste enfin à ce qu’aurait du être le film, quelque chose de naturel et puissant, mais c’est trop tard. Vraiment Precious est un film à éviter, il ne faut pas se laisser abuser par son image de buzz de festival complètement volée. C’est un mélo pas original pour un sou et tout ce qu’il y a de plus puant et manipulateur, du terrorisme lacrymal carrément honteux comme le cinéma américain sait si bien le faire. Mais c’était couru d’avance qu’avec un tel sujet tout le monde en parle, en bien mais surtout à tord.

FICHE FILM
 
Synopsis

Lorsqu'à seize ans, Precious apprend à lire et à écrire dans une école alternative, un monde nouveau s'ouvre à elle. Un monde où elle peut enfin parler, raconter ce qui l'étouffe. Un monde où toutes les filles peuvent devenir belles, fortes, indépendantes. Comme Precious...