Pieta (Kim Ki-duk, 2012)

de le 11/04/2013
 
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Après son exil et son film-pénitence Arirang, Kim Ki-duk, ex-chouchou de la critique crucifié au premier faux pas, revient avec Pieta, sa rédemption filmique. Toujours aussi noir, porté par un esprit malade, d’une violence souvent insoutenable, le dernier Lion d’or est une œuvre d’une puissance malsaine qui n’en finit plus de hanter. Kim Ki-duk fait du Kim Ki-duk, mais du grand Kim Ki-duk, à la hauteur de ses chefs d’œuvres. Pieta est un film douloureux, symbolique en diable et désespéré. Une claque.

En 2008, sur le tournage de Dream, Lee Na-young faillit perdre la vie lors du tournage d’une séquence où son personnage se pendait. Pour un réalisateur aussi sensible et à fleur de peau de Kim Ki-duk, qui voyait en même temps sa côte d’amour chuter après avoir été adoubé quelques années plus tôt en tant que petit génie, il n’en fallait pas plus pour le plonger dans une terrible dépression. 3 ans plus tard, ses aveux et sa pénitence se sont exprimés à travers Arirang, documentaire sidérant d’impudicité, proprement bouleversant, et marquant un virage brutal dans l’œuvre d’un réalisateur qui remettait alors tout en cause. Heurté dans son esprit et dans sa chair, le réalisateur qui a toujours été adepte d’une certaine forme de poésie, même s’il filmait les instants les plus glauques et malsains possible, retranscrit aujourd’hui dans sa mise en scène ce choc matriciel. Il y aura un avant et un après Dream, et son cinéma n’a jamais été aussi noir, portant encore les scories de ce traumatisme. Pieta est le récit d’une rédemption, celle du réalisateur évidemment, mais c’est surtout un film habité par la grande faucheuse, se cachant dans tous les coins du cadre, invisible, pour mieux serrer le spectateur à la gorge et le violenter. Si la foi en le cinéma de Kim Ki-duk est revenue, celle en l’humanité n’a pas décidé de répondre présente.

Pieta 1

Le trauma est tel que la première scène de Pieta n’est autre qu’un personnage qui va se pendre, pour donner le ton du film autant que pour exorciser, en quelque sorte, cet acte qui fit fuir Kim Ki-duk des plateaux de cinéma. Il y a toujours eu chez le réalisateur coréen cette violence sourde et ce goût pour le malaise, mais qui s’accompagnait à peu près toujours d’un cheminement vers la lumière. C’est d’autant plus ironique que son premier film portant ouvertement en étendard et dans son titre une symbolique religieuse, la notion de piété, constitue une marche vers les ténèbres. Il est ici question de rédemption et d’amour, rédemption du cinéaste et amour pour son art, traduits dans Pieta par cette étrange relation entre un jeune homme et une femme qui est peut-être sa mère. Mais dans l’esprit d’un artiste dépressif, qui plus est coréen, cette notion de rédemption ne peut pas être traitée de façon basique et vraiment heureuse. Pieta est bousculé de début à la fin par une forme de cruauté qui atteindra son paroxysme dans un dernier acte tout bonnement bouleversant, autant par la nature du retournement de situation que par son traitement tout à coup empreint d’une poésie mélancolique. La violence, elle est présente dès le départ, à travers ce personnage qui renoue avec les figures mutiques du cinéma de Kim Ki-duk. Il s’agit là d’un être qui synthétise à la fois toute la violence animale de son cinéma, sorte d’être surnaturel, incarnation humaine d’un démon, mais également le produit de cette société coréenne qui brise les individualité, rase des quartiers pour bâtir des immeubles, pousse les simples gens à s’endetter, et finit par semer la mort. Cet homme est le symbole d’une déshumanisation, et son comportement d’une cruauté sans nom, souligné sans retenue par le réalisateur qui cherche clairement à provoquer une sensation de malaise par ce qu’il montre dans le cadre mais également par son montage fait de transitions brutales, voire ouvrant sur des éléments nauséeux. Et Kim Ki-duk va jouer avec ce symbole, un jeu excessivement pervers car nourri par sa misanthropie. L’arrivée dans le récit de la femme, à la fois figure maternelle et virginale, acceptant sans broncher la violence de ce jeune garçon dans une relation sado-masochiste extrêmement déviante, tient du miracle.

Pieta 2

Mais un miracle est synonyme d’espoir, sauf chez Kim Ki-duk qui n’en a semble-t-il plus beaucoup. A mesure que semble se mettre en place le récit d’une rédemption, passant des phases de flagellation d’une violence à la limite du soutenable, brisant des tabous comme peu de cinéastes coréens osent le faire, ce chemin vers la lumière s’assombrit assez vite. Cette humanité est rongée par le vice, le mal engendre le mal, et le désespoir balaye tout. Pieta a beau trouver quelques respirations à travers un sens de l’humour noir inattendu, le film n’en demeure pas moins d’une noirceur abyssale, créant une sorte d’expérience traumatisante pour le spectateur qui n’a d’autre choix que d’encaisser les coups sans broncher. Kim Ki-duk fait dans la surenchère en terme de cruauté et de manipulation, captant avec justesse le désespoir d’une mère et la détresse d’une existence sans fondations sociales. On pourra toujours lui reprocher sa tendance à aller trop loin, à vouloir choquer, à manquer peut-être de subtilité dans son écriture. Néanmoins, il développe avec Pieta une grammaire cinématographique assez nouvelle pour lui, dénuée de cette poésie qui caractérisait son cinéma, poussée par une photo aux couleurs crasseuses, afin de capter la détresse qui habite ces lieux. Et si Pieta constitue sa rédemption artistique, justement récompensée à Venise, l’homme derrière la caméra reste particulièrement perturbé et sa vision du monde fait aujourd’hui froid dans le dos. D’autant plus que le bonhomme reste suffisamment habile pour savoir où appuyer pour faire très mal, et qu’il sait toujours trouver le plan qui dérange, tout en assurant à nouveau une direction d’acteurs remarquable. A ce titre, le duo formé par Jo Min-soo et Lee Jeong-jin fonctionne merveilleusement. Mais il est bien difficile de sortir de Pieta autrement que broyé tant la lumière et l’espoir en sont absents.

FICHE FILM
 
Synopsis

Abandonné à sa naissance, Kang-do est un homme seul qui n’a ni famille, ni ami. Recouvreur de dettes sans pitié et sans compassion, il menace ou mutile les personnes endettées dans un quartier destiné à être rasé. Un jour, Kang-do reçoit la visite d’une femme qu’il ne connaît pas et qui lui dit être sa mère. Pour la première fois de sa vie, le doute s’installe en lui…