Piège de cristal (John McTiernan, 1988)

de le 23/10/2011
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Il y a quatre ans, la Fox massacrait une de ses plus belles franchises avec le honteux Die hard 4 – Retour en enfer qui reniait jusqu’à la nature même de l’anti-héros John McClane. Un traitement finalement en accord avec la réception du premier film lors de sa sortie et qui peut se résumer à une expression assez simple et cruelle : un désintérêt poli. Cela dit, c’est rétrospectivement assez incroyable de se dire que Piège de cristal, monument du cinéma d’action, peut-être le plus grand de ces 30 dernières années, au succès gigantesque lors de son exploitation en vidéo ou à la TV, soit sorti au cinéma dans l’indifférence presque totale, publique comme critique. 23 ans plus tard, que reste-t-il d’un film sorti pendant une décennie difficile pour l’expression d’un art ((cette généralité un peu facile n’est pas tout à fait fausse, films, chansons et design sont là pour en témoigner))? Et bien il reste que depuis sa sortie, peu de films d’action lui sont arrivés à la cheville et un nombre infime peuvent lui disputer le titre. Le mieux placé ((tellement bien placé que pour l’auteur de ces lignes il le dépasse)) étant Une Journée en enfer de… John McTiernan, et cela n’a rien à voir avec le hasard. C’est l’intelligence d’un conteur, d’un directeur d’acteur et d’un metteur en scène absolument génial qui fait de Piège de cristal ce qu’il est, à savoir une sorte de film parfait qui s’est imposé comme un modèle à suivre. Et c’est également la véritable naissance d’un acteur, toujours considéré comme un action hero en 2011, Bruce Willis.

Dénigré, bêtement qualifié de dérivé con et efficace de La Tour infernale de John Guillermin, Piège de cristal est avant toute chose un modèle de construction scénaristique, ce qui rend immédiatement caduque l’assimilation à un « film d’action débile ». Car ce premier Die Hard tient autant de l’actionner que du thriller, et que ce dernier genre se nourrit autant de la mise en scène que du récit qui se doit d’être irréprochable pour imposer l’adhésion. Le mélange des genres, John McTiernan le maîtrise déjà, il l’a prouvé avec Predator l’année précédente, et comme il est aussi bon conteur que réalisateur, avec son utilisation inouïe de la narration visuelle, son troisième film ne pouvait qu’être réussi. D’entrée de jeu il s’impose au spectateur. Sans rien dire, simplement avec une grammaire visuelle aiguisée, il construit une mise en place imparable des personnages, de l’intrigue, mais également, et surtout du lieu de l’action. Dès l’arrivée au Nakatomi Plaza, John McTiernan laisse de côté une grammaire un brin basique, essentiellement appuyée sur la photographie extraordinaire d’un certain Jan de Bont (rompu aux travaux chez les cinéastes mal aimés comme Paul Verhoeven), et développe un style inattendu pour du cinéma d’action populaire. Concrètement, il instaure un dialogue par l’image et privilégie quelque chose aujourd’hui bien trop négligé au cinéma : une vraie mise en place géographique. Ainsi, tout Piège de cristal est articulé autour de l’architecture du Nakatomi Plaza et les mouvements des personnages à l’intérieur. Pour que cela fonctionne et qu’à aucun moment le spectateur ne se pose la question de savoir où se trouvent les personnages à l’écran, il lui suffit de quelques mouvements dans l’introduction du film. Un travelling arrière avec Bruce Willis de face pour définir l’espace du rez-de-chaussée et l’entrée du building, un plan à la steadicam qui suit Takagi avant son discours pour se focaliser sur le mouvement d’Holly McClane et le 30ème étage théâtre de l’action est parfaitement défini. Peu de dialogues si ce n’est une entrée en matière des répliques cinglantes qui vont parsemer l’ensemble du film (comme Predator) apportant à la fois une dose d’humour appréciables et des respirations dans le rythme haletant, une véritable élégance dans la mise en scène, et c’est parti pour plus de deux heures qui filent à toute allure.

Des idées géniales on en trouve à foison dans tout le film. Du statut des allemands qui passent de terroristes à simples braqueurs aux méthodes magistrales au jeu qui se met en place entre John McClane et l’ennemi, se diffusant à travers tout un organigramme social complexe, en passant par le portrait de l’antihéros parfait, tout est génial. Piège de cristal est de ces films qui sont comme des démonstrations de ce qu’il faut faire au cinéma. Et avec un récit solide qui laisse la part belle aux rebondissements incroyables mais toujours plausibles ainsi qu’à une montée de stress incessante (on a beau l’avoir vu des dizaines de fois, la séquence dans la cage d’ascenseur avec John McClane accroché à la sangle de sa mitraillette provoque toujours des sueurs froides), John McTiernan n’a qu’à dérouler sa technique et sa compréhension absolue de comment la mettre à profit du récit pour accoucher d’un mythe de cinéma. L’intrigue en elle-même est presque basique mais se retrouve sublimée par une galerie de personnages secondaires, et donc de récits dramatiques sous-terrains, qui l’élèvent au panthéon des très grands thrillers d’action. Ainsi, dans cette logique, on n’est même pas surpris que le film se conclue sur deux éléments complètements secondaires.

D’ailleurs ce sont ces éléments qui font le charme de Piège de cristal, film qui se permet de tacler nombre d’institutions en filigrane. Dans la ligne de mire de John McTiernan on peut citer entre autres les méthodes dégueulasses des médias, toujours d’actualité, les préjugés sur les européens, le traitement inhumain des tragédies dans la police ou les fêlures de la guerre du Vietnam. À ce titre il est amusant d’assister au destin ridicule du héros classique, l’agent du FBI incarné par la sale gueule de Robert Davi, pétant littéralement un câble dès qu’il monte dans l’hélicoptère, comparé à celui presque surréaliste de John McClane. Piège de cristal c’est la victoire du type lambda, l’anti-héros par excellence qui n’avait rien demandé à personne et venait pour régler quelques problèmes personnels et qui se retrouve propulsé au rang de gloire. Le symbole est fort et s’impose bien sur comme une métaphore de l’american dream, mais va même au delà. On peut presque y voir une figure fantastique, mythologique, avec cette faculté à se sortir des pires situations, de combattre malgré le sang versé, quelque chose de presque biblique en un sens. Sauf que tout est contrebalancé par l’attitude géniale qu’impose Bruce Willis à son personnage. Des répliques inoubliables du célèbre « Yippee-ki-yay, motherfucker » au malicieux « Now I have a machine gun. Ho ho ho » toujours amenées par un dispositif de mise en scène précis, une attitude qui repousse la définition de la cool attitude et de vraies performances physiques. Tout cela joue un rôle précis dans le mécanisme d’horloger mis en place par John McTiernan qui joue volontiers avec les émotions du spectateur, se permet un gunfight urbain d’une virtuosité incroyable et qui se déroule dans l’espace confiné d’un bureau et rythme tout son film aux accords de plus en plus présents et reconnaissables de l’hymne à la joie de Beethoven. Film d’action, thriller, mais aussi huis clos et film de siège, Piège de cristal c’est du grand art d’un bout à l’autre, ce qu’on peut aujourd’hui appeler un véritable film matriciel ou une révolution du genre.


FICHE FILM
 
Synopsis

John McClane, policier new-yorkais, est venu rejoindre sa femme Holly, dont il est separé depuis plusieurs mois, pour les fêtes de Noël dans le secret espoir d'une réconciliation. Celle-ci est cadre dans une multinationale japonaise, la Nakatomi Corporation. Son patron, M. Takagi, donne une soirée en l'honneur de ses employés, à laquelle assiste McClane. Tandis qu'il s'isole pour téléphoner, un commando investit l'immeuble et coupe toutes les communications avec l'extérieur...