Piazza Fontana (Marco Tullio Giordana, 2012)

de le 02/12/2012
 
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Célébré au début des années 2000 pour une odyssée mafieuse très académique et une fresque feuilletonesque formidable à la durée déraisonnable, Marco Tullio Giordana est aujourd’hui un de ces quelques cinéastes italiens capables d’affronter l’histoire la plus sombre de leur pays. Et si son dernier essai croulait sous les maladresses, son neuvième film s’en sort avec tous les honneurs, affrontant un des genres les plus casse-gueules du thriller à travers ce film-dossier aussi passionnant que presque trop complexe. Une longue enquête méandreuse pour du cinéma élégant et très engagé.

Une Histoire italienne, présenté hors compétition à Cannes en 2008, tentait sans y parvenir de traiter de l’histoire italienne en pleine seconde guerre mondiale, avec un véritable problème de point de vue. Avec Piazza Fontana, Marco Tullio Giordana aborde une autre phase terrible de l’histoire italienne moderne, les années de plomb entamées à la fin des années 60. En ligne de mire, les manipulations policières, les vérités bafouées, la violence à tous les étages, des activistes aux forces de l’ordre, pour un portrait extrêmement complexe d’une Italie déchirée dans sa chair. Un cinéma politique et engagé qui adopte la voie du film-dossier, d’une longue enquête façon JFK, sauf que Marco Tullio Giordana se garde bien de se positionner en faveur d’une vérité par rapport à une autre. Ce manque d’engagement, voire de courage, traduit par une neutralité qui peut également avoir du bon, limite légèrement la portée et la puissance du film. Cependant, Piazza Fontanareste, en quelque sorte et malgré quelques couacs inadaptés, une sorte de digne descendant des grands films contestataires italiens, avec la figure de proue éblouissante d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri.

L’élément pivot du scénario de Piazza Fontana est le tristement célèbre attentat qui s’y est déroulé en décembre 1969. Événement qui fut le déclencheur de ce que l’on nomme les années de plombs avec une Italie scindée, tiraillée entre des mouvements extrémistes et qui laissa une place inespérée aux organisations mafieuses. Le film de Marco Tullio Giordana tente d’exposer des faits à travers une profusion d’éléments qui finit par donner le tournis. Mouvements neo-fascistes, groupuscules révolutionnaires, agents des services secrets infiltrés, hauts fonctionnaires, idéalistes, la mosaïque de personnages qui se met en place provoque rapidement la sensation de trop en trop peu de temps. Ramassé sur seulement deux heures, le récit de Piazza Fontana passionne autant qu’il provoque une frustration car il nous entraîne d’un côté dans une enquête fleuve qui n’en finit pas d’engendrer la révolte quand au même moment il n’a pas le temps pour tout développer. Cela se traduit par une narration qui manque terriblement de fluidité parfois, avec une majorité de séquences qui semblent coupées trop tôt, voire carrément avortées. Et à cette frustration de ne voir qu’un beau film de deux heures, plutôt qu’une grande fresque qui aurait pu durer le double, s’ajoute celle d’un final qui la joue tout de même tout petits bras. En utilisant un artifice vieux comme le monde, Marco Tullio Giordana nous laisse le choix de la vérité plutôt que de nous donner son point de cinéaste engagé, réduisant ainsi la portée de sa démonstration. Car mis à part ces quelques bémols, Piazza Fontana est bien le digne héritier de ce cinéma d’empêcheur de tourner en rond cité plus haut, et s’impose comme une enquête fascinante en même temps qu’un portrait terrifiant d’une Italie en proie à l’extrémisme à tous les niveaux. A travers un traitement précis et une narration qui met en avant les faits plus que les suppositions, en s’appuyant sur des personnages au potentiel dramaturgique digne d’une grande tragédie, la puissance du propos finit par l’emporter sur une certaine frustration jusqu’à aboutir sur un film-dossier parmi les plus beaux vus ces dernières années. Et ce malgré ses tares évidentes.

Marco Tullio Giordana tisse une intrigue extrêmement complexe et déroule son scénario linéaire et millimétré, rythmé par ses cartons d’indication spatio-temporelles. Très vite, la multiplication des noms de personnages à l’écran impose une attention totale, tout à fait permise par la sobriété de la mise en scène. Un traitement d’une élégance toute italienne avec une reconstitution d’époque assez bluffante et une belle photographie qui laisse la place essentielle aux clairs obscurs, recréant ainsi une ambiance digne d’un film noir, toute en contrastes. Une sobriété parfois mise à mal lors de débordements dramatiques mais globalement tenue et participant à un film d’une belle cohérence graphique avec son sujet. Il est question d’une période sombre, d’évènements violents et d’enquêteurs perdus, manipulés, dans le flou. Soit des états qui se traduisent toujours par un parti-pris de mise en scène. Et même s’il manque quelque chose pour en faire ce grand film qu’il ambitionne d’être, Piazza Fontana passionne, provoque la révolte, plonge le spectateur dans une époque trouble qui définira le mode de fonctionnement de tout un pays pendant quelques années. C’est un film passionnant pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’histoire italienne, à travers ces idéaux politiques et son fondamentalisme, ses personnages hauts en couleurs, ses luttes de pouvoirs, ses grands utopistes et la dure réalité d’un environnement économique et politique. C’est bien entendu porté par des acteurs formidables, Valério Mastandrea et Pierfrancesco Favino en tête, toujours aussi charismatiques, c’est d’une élégance assez folle et ça contient les germes d’un très grand film. En l’état, si c’est imparfait, ça mérite largement d’y jeter un œil pour tenter de comprendre quelques éléments de l’Italie moderne et sa chute, d’autant plus que Marco Tullio Giordana sait raconter une histoire et maintenir une tension.

FICHE FILM
 
Synopsis

L’année 1969 en Italie est marquée par une vague de grèves et de manifestations. Le gouvernement conservateur s’inquiétant de l’avancée du parti communiste met en place un réseau d’informateurs et d’infiltrés dans les partis d’extrême gauche et d’extrême droite.
Le 12 décembre, une bombe explose à la Banque Nationale d’Agriculture sur la Piazza Fontana, faisant 17 morts et 88 blessés. Le commissaire Luigi Calabresi est chargé de l’enquête. Très vite il recherche les terroristes dans les milieux d’extrême gauche. Lors d’un interrogatoire à la préfecture de Milan, le non violent Giuseppe Pinelli, membre fondateur du cercle anarchique Ponte della Ghisolfa, tombe par la fenêtre. Calabresi, absent au moment du drame, doit se fier aux témoignages des policiers présents qui s’accordent sur une version officielle de « suicide comme aveu de culpabilité ». Mais leurs explications, peu convaincantes, divisent l’opinion publique.
Peu à peu, Calabresi a la certitude qu’il faut aller chercher les responsables dans les hautes sphères politiques.
A ce jour, personne n’a été déclaré coupable dans l’attentat de Piazza Fontana qui reste l’une des affaires les plus sombres de l’histoire contemporaine d’Italie.