Pat Garrett et Billy le Kid (Sam Peckinpah, 1973)

de le 25/10/2009
 
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Film mutilé, resté longtemps incompris, oeuvre maudite et destructrice pour Bloody Sam qui faisait là ses adieux au genre auquel il a tellement contribué, le western. La MGM voulait une nouvelle Horde Sauvage, Peckinpah voulait une oeuvre ultime pour enterrer le genre, à la manière de ce qu’a fait plus tard Clint Eastwood sur Impitoyable. 30 ans plus tard on peut redécouvrir le film à peu près dans les conditions idéales (copie, montage) avec une joie non dissimulée. Car Peckinpah, artiste extrême souvent oublié à l’heure des bilans sur les plus grands maîtres américains du 7ème art (à tord), signait là un film absolument grandiose! Pas son meilleur (la Horde Sauvage et les Chiens de Paille ne souffrent eux d’aucun défaut), mais son plus beau, un film qui en deux heures qu’on aimerait interminables délimite les codes de ce qu’on appelera le western crépusculaire, un long requiem pour deux légendes, un hymne à la mort d’une beauté époustouflante.

Et pour ce chant du signe Peckinpah adapte une histoire vraie devenue légende, celle de Patrick Garrett et William H. Bonney dit Billy le Kid… mais si on se renseigne un peu sur cette partie de l’histoire américaine, il ne fait aucun doute que ce récit s’inscrit parfaitement dans les thématiques chères au réalisateur: amitiés brisées, fratricide, visions du monde opposées à l’extrême, influence néfaste du modernisme et du pouvoir bourgeois ou politique… du pur Peckinpah mais abordé de façon inédite. En ouvrant son film sur l’assassinant aussi tragique que ridicule de Pat Garrett, 20 ans après la mort du Kid, et monté en parallèle avec leur dernière rencontre en tant qu’amis est révélatrice de tout ce qui va suivre, ces personnages mythiques marchent tout doucement vers une mort assurée.

D’ailleurs ils ne vont se croiser que trois fois dans le film… La dernière visite de Garrett bien décidé à changer de vie, même si le prix à payer est la mort de son vieil ami, l’arrestation de Billy et son exécution. Cette première scène entre eux scelle leur destin en quelques minutes, leurs dernières paroles sont d’ailleurs lourdes de sens, Garrett ne reculera pas, Billy n’est pas un chien fou mais ne s’échappera jamais au Mexique… il tient à sa liberté dans son pays et refuse de se plier à une loi corrompue. On va donc suivre la longue traque de Pat Garrett, une poursuite surprenante tant elle est calme, tant les deux hommes prennent leur temps. Mais ce n’est pas étonnant, il sont tout à fait conscients de comment tout ça va finir…

Même si c’est Garrett qui semble plus au centre du récit, on sent bien que l’amour de Peckinpah va vers le Kid. Même s’il est capable de tirer dans le dos d’un ancien ami ayant retourné sa veste, il reste un homme libre, serein, et qui ne sera jamais corrompu par le système moderne. En fait ceci s’explique tout simplement quand on comprend le rapport de Peckinpah avec la mort. Pour lui un personnage qui s’en sort vivant n’est rien, alors que celui qui meurt devient un mythe… il n’y a qu’à voir la façon dont il traite chaque mort dans le film, même pour des personnages peu importants il les icônise le plus possible. Ces personnages qui quittent leur époque avec une certaine forme de pureté représentent la victoire d’un idéal sur une société à venir qi n’aura de cesse de détruire les valeurs morales.

Il atteindra le point culminant de cette sacralisation de la mort lors de la lente agonie de Slim Pickens au bord de l’eau bercée par le Knocking on Heaven’s Door de Bob Dylan, sans doute une des plus belles scènes de cinéma que ce soit dans sa construction ou dans sa symbolique… Lente ballade ponctuée d’éclairs de violence sèche propores à Peckinpah, Pat Garrett et Billy le Kid nous montre deux hommes perdus, l’un condamné par son mode de vie, l’autre par son pacte avec le diable, qu’il regrette autant qu’il en avait besoin pour essayer de s’intégrer dans le moule de la société… et tous deux incarnés par des acteurs formidables. Kris Kristofferson incarne un Billy surprenant de sérénité, loin de l’image de jeune incontrôlable, et fait oublier son âge trop avancé pour jouer ce rôle. Et James Coburn est tout simplement exceptionnel, personnage tragique par excellence, rongé par l’image de ce qu’il est devenu en se vendant corps et âme au propriétaire terrien Chisum… Il est magnifique dans son errance.

Sam Peckinpah impose à son film un lyrisme qu’on ne lui connaissait pas. Par sa mise en scène posée il transcende la moindre scène, que ce soit des plans sur des paysages naturels magiques ou lors des gunfights qu’il magnifie par cette utilisation des ralentis inimitable. Mais sans doute à cause de son alcoolisme maladif et morbide, le réalisateur nous pond aussi des scènes insensées qui n’ont pas leur place et rende le film parfois bancal (un homme aussi humain que Billy laisserait la femme de son ami mexicain assassiné comme ça au bord de la route?), tout comme la présence imposée de Bob Dylan qui joue comme un cochon alors qu’il livre un BO somptueuse.

En dressant le portrait d’un homme qui va tuer un ami qui représente à la fois son idéal perdu et son passé, Peckinpah livre un film d’une puissance lyrique incomparable. Le final refuse tout spectaculaire, Garrett abat froidement le Kid après lui avoir laissé une dernière nuit d’amour, il en fait un mythe immortel et ne peut que tirer sur son image dans le miroir, ne supportant plus ce qu’il est devenu… En cela la scène d’ouverture nous revient en tête comme une libération pour son âme. Pat Garrett et Billy le Kid est un film exceptionnel, imparfait, mutilé, malade, mais fondateur et bercé d’un lyrisme rare. C’est sans doute ses innombrables qualités et ses quelques défauts qui en font un chef d’oeuvre.

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1881, au Nouveau-Mexique, dans le repaire de Fort Sumner, Pat Garrett retrouve Billy, son ancien compagnon de route, et lui annonce qu'il est devenu shérif. Pat lui recommande alors de quitter les environs, sinon il sera dans l'obligation de l'éliminer. Billy ignore son conseil. Commence alors une poursuite impitoyable entre le policier et le jeune hors-la-loi.