Paradis : amour (Ulrich Seidl, 2012)

de le 17/05/2012
 
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Depuis 2007 et la présentation du sulfureux/détestable/génial/racoleur Import Export, l’autrichien Ulrich Seidl est attendu à Cannes. Et il y revient avec le premier volet d’une trilogie consacrée au Paradis dans ce qu’il a de plus symbolique : un idéal. Paradis : amour, qui sera suivi des opus « foi » et « espérance », était attendu comme le film-choc du festival. Il n’en est rien. Ulrich Seidl poursuit dans sa voie de docu-fiction indéfinissable qui sonde la fange de l’humanité avec cette fois donc, les grosses autrichiennes qui partent au Kenya pour se faire des beach boys. Trouble du début à la fin, d’abord drôle puis à la limite du détestable, mais fascinant par la putréfaction qu’il montre sans fard, Paradis : amour est de ces films qui dérangent, comme Cannes en raffole. Mais c’est également, et même surtout, un film qui met en lumière des pratiques détestables prenant place en Afrique, à tous les niveaux. Certes le sujet n’est pas nouveau, Laurent Cantet l’avait déjà traité dans Vers le Sud, mais il a le mérite d’être traité ici sous la forme de portrait de la misère humaine, alternant entre le drôle et le pathétique. Édifiant et très dérangeant.

Ulrich Seidl donne le ton avec son ouverture qui n’est autre qu’une succession de plans frontaux de trisomiques dans des auto-tamponneuses. Brutal, déjà troublant, Paradis : amour part ainsi sur des bases qu’affectionne Seidl : trouver une forme de beauté dans une forme de laideur. Il pratiquait déjà l’exercice dans ses documentaires ou ses films de fiction, toujours portés par une misère humaine mise en avant, trouvant une expression de l’amour dans des zones totalement insoupçonnées. Dans sa première partie il signe quelque chose d’assez clair, dans le sens où il établit les bases du voyage de Teresa. Drôle car grotesque, porté sur les corps difformes et le caractère profondément dégueulasse de la démarche, Paradis : amour part sur des bases singulières transcendées par une mise en scène assez éblouissante. En effet, Ulrich Seidl n’est pas vraiment un adepte de la mise en scène spectaculaire, spectacle qu’il laisse naître à l’intérieur de son cadre plutôt que de le créer par le mouvement. Concrètement, à part une poignée de séquences en steadycam, tout le film repose sur des plans fixes rigoureusement composés, tels de véritables tableaux débordant d’informations. Il ne fait aucun doute que le film fera l’unanimité contre lui car il dérange, car il montre l’immontrable et le nauséabond, car il aborde encore plusieurs sujets tabous qui ne peuvent que déranger les bien-pensants. Entre l’exploitation européenne du continent africain et de ses habitants, la nouvelle forme d’esclavage que constitue le tourisme sexuel et la manipulation des beach boys du Kenya pour arriver à leurs fins et soutirer un maximum de fric de ses riches européennes, rien ne nous est épargné. Et ça fait mal, ça fait grincer des dents, car personne n’a envie de voir ça. Ulrich Seidl a beau être un sale provocateur qui va filmer une obèse nue plein cadre ou le sexe d’un africain en gros plan, il n’en reste pas moins une sorte d’artiste salutaire capable de poser un regard juste sur l’être humain.

On pourrait le qualifier de cinéaste aux yeux ouverts quand le monde entier décide de fermer les yeux sur la crasse du monde moderne. Il est bien impossible de qualifier l’expérience de la vision de Paradis : amour d’agréable, cela reviendrait à qualifier d’appréciable d’avoir le nez plongé dans sa propre merde. Mais pourtant, malgré le dégoût, on sent la puissance d’une œuvre construite sur le choc et le goût du subversif. Derrière la beauté dérangeante et parfois hypnotique de ses plans, derrière le sujet dégueulasse symptomatique de la déchéance totale liée à l’exploitation de l’Afrique noire, derrière la rigueur formelle opposée au caractère imprévisible du documentaire, Paradis : amour ne manque pas non plus d’une certaine intelligence. Ainsi, le personnage de Teresa provoque des réactions d’empathie assez radicales, parfois détestable, mais souvent touchante tellement elle se laisse prendre au piège du tourisme sexuel alors qu’elle ne cherche qu’une seule chose : l’amour. Cette quête de l’impossible utopie exotique et foncièrement raciste, liée à la dépravation de la bourgeoisie, qui se transforme peu à peu en voyage au bout de l’enfer, jusqu’à cette séquence finale insupportable d’humiliation, est détestable, c’est vrai. Mais le monde du cinéma, tellement coincé dans sa ridicule rigidité et sa normalisation outrancière, a besoin d’artistes tels qu’Ulrich Seidl, des grains de sable provocateurs et/ou lucides qui foutent en l’air le système en remuant les tripes du spectateur. Désagréable oui, mais en partie dans le bon sens du terme. Les films provoquant des réactions épidermiques sont rares, il n’est pas nécessaire de les aimer mais il faut louer leur existence.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Sur les plages du Kenya, on les appelle les " sugar mamas", ces Européennes grâce auxquelles, contre un peu d'amour, les jeunes Africains assurent leur subsistance. Téresa, une Autrichienne quinquagénaire et mère d'une fille pubère, passe ses vacances dans ce paradis exotique. Elle recherche l'amour mais, passant d'un " beachboy" à l'autre et allant ainsi de déception en déception, elle doit bientôt se rendre à l'évidence : sur les plages du Kenya, l'amour est un produit qui se vend.