Paprika (Satoshi Kon, 2006)

de le 27/08/2010
 
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Paprika, qu’on croyait simplement être une nouvelle étape dans l’oeuvre démente d’un des réalisateurs les plus géniaux de son époque, restera malheureusement son testament cinématographique. Décédé ces derniers jours, le maître devait encore nous faire rêver sur sa nouvelle production chez le studio Madhouse mais s’en est allé, laissant tout un monde orphelin de son talent sans limites. C’est la triste occasion de revenir sur son dernier bijou en date, son second film à avoir eu les honneurs d’une sortie en salle chez nous, à être célébré dans un festival aussi reconnu que Venise, sa seconde adaptation de roman après Perfect Blue. C’est la première fois que Satoshi Kon se frottait frontalement à la science-fiction, qu’il avait effleuré dans sa série Paranoia Agent. Oeuvre hybride, Paprika est indéfinissable et échappe à toutes les lois applicables au cinéma comme à la science. Satoshi Kon était tout à fait conscient du pouvoir immense de l’animation sur le cinéma « classique », il ne faisait pas du cinéma d’animation comme la majorité de ses collègues mais utilisait cette technologie pour réussir à illustrer l’impossible en prises de vues réelles. Ainsi, il était un artiste à part, à l’image de Mamoru Oshii et à la différence de tous les autres, aussi talentueux soient-ils. Avec Paprika il efface définitivement son image de David Lynch de l’animation en nous offrant une oeuvre toujours complexe, parfois dérangeante, mais lumineuse et colorée. Après avoir rendu un hommage plus ou moins conscient au réalisateur de Lost Highway, à Alfred Hitchcock, à Frank Capra ou à Billy Wilder, il livre un concentré de sa cinéphilie et de ses obsessions. Film complètement fou, véritable symphonie des sens et tourbillon mental qu’on souhaiterait ne jamais voir finir, Paprika est un de ces quelques oeuvres majeures sur les thèmes du rêve, du double, de la schizophrénie et de la paranoïa. Un délice de labyrinthe dans lequel il fait bon se perdre.

Ce n’est pas trop s’avancer que de dire qu’en 4 films Satoshi Kon a ridiculisé tout ce qui peut se faire en animation de par le monde (encore une fois il n’y a bien qu’Oshii pour proposer des oeuvres aussi ambitieuses et adultes). Avec Paprika c’est l’essence de son cinéma et de son esprit bouillonnant qui transparait à l’écran. 1h30 qui pourraient durer une éternité tant on refuse de quitter cet univers foisonnant, ce labyrinthe mental qui abolit en un claquement de doigt ou en un clin d’oeil toutes les frontières du réel. Pour apprécier pleinement Paprika il convient de mettre en veille tout esprit cartésien, car s’il y a bien une trame logique qui guide l’intrigue, son développement dépasse les lois de la physique et de la réflexion. Dès la scène d’introduction, le talent de Satoshi Kon pour mettre en oeuvre la mécanique des rêves suivant sa propre logique au fur et à mesure de leurs progression nous explose à la gueule. Complètement dingue, repoussant les limites de la mise en scène, cette séquence qui servira de fil rouge contient tous les éléments de Paprika. Drôle, folle, inquiétante, ultra rythmée, grosse claque en guise de présentation.

La suite est une aventure qui sonne comme un recueil d’obsessions. Au centre la peur de la technologie, puissance bien trop dangereuse pour l’esprit des hommes et qui échappe à tout contrôle. La thématique n’a rien de nouveau et parcourt depuis longtemps plusieurs chefs d’oeuvres de l’animation japonaise, on ne compte plus les robots gigantesques incontrôlables ou les machines prenant le contrôle du cerveau humain, mais elle est mêlée ici à la notion d’illusion qui l’éclaire donc sous un nouveau jour. Cette illusion vient du rêve, élément insaisissable qui permet au réalisateur de poursuivre sa réflexion sur le double, thème pilier de la SF rempli de symbolique. Mais ce double et cette illusion servent un propos peut-être plus ambitieux encore. Le cinéma est l’art de l’illusion et de la manipulation, les plus grands l’ont exprimé et Satoshi Kon leur emboîte le pas. Il en résulte une mise en abime prodigieuse du 7ème art. Il tord les genres, les fond l’un dans l’autre et en ressort un chaos organisé à la construction qui frise l’orfèvrerie. Il emboîte les rêves (Inception en est largement inspiré), les lie à la réalité et le voyage onirique s’aventure dans des sentiers qu’aucun artiste, y compris Terry Gilliam sur Brazil, n’avait foulé. Et de cette ode à la puissance des rêves, à leur complexité et leur logique interne, nait une oeuvre d’une densité assez incroyable. Mais pourtant jamais Paprika ne nous parait obscur, la grande force de Satoshi Kon étant de briser la réflexion terre-à-terre du spectateur afin qu’il se laisse emporter loin, très loin, et prenne du plaisir devant la beauté des images et leur nouveauté.

Cette beauté s’exprime à travers un aspect visuel qui va de la caricature au trait enfantin, en passant par des plans d’une complexité infinie. En faisant appel à toutes les cultures et tous les mythes, Satoshi Kon ne se pose aucune limite. Il cite aussi bien les sirènes que Bouddha, en passant par la légende du roi-singe ou le sphinx d’Oedipe. En résulte un univers foisonnant qui semble n’avoir aucune frontière physique, le tout étant cristallisé par le personnage d’Atsuko/Paprika, électron libre du rêve utilisé à la perfection par le réalisateur qui construit ses mouvements et ses plans en fonction de ses changements d’apparence. C’est véritablement virtuose. Cet enchantement de chaque instant qui nous permet de prendre un plaisir immense à se perdre dans les méandres de l’esprit de rêveurs torturés trouve son point culminant dans les séquences de parade ou les entrées de Paprika dans les rêves, des scènes qui trouvent leur puissance non seulement dans les images mais également dans la musique composée pour l’occasion par Susumu Hirasawa et qui n’est rien d’autre qu’un modèle du genre. Et revoir ce générique de fin sublime en sachant qu’il s’agit du rideau final de la carrière d’un artiste aussi génial, c’est un moment d’émotion véritable.

[box_light]Par sa complexité pourtant accessible aux rêveurs qui n’ont pas peur de perdre pied, par la beauté mystique de ses images, par une construction tout simplement magique, Paprika, le film testament d’un des plus grands réalisateurs de la planète, est également son meilleur. D’une finesse et d’une profondeur rares en animation, il ouvre la voie à de multiples réflexions par ses innombrables niveaux de lecture et sa densité thématique. C’est tout simplement une oeuvre majeure du 7ème art qui pourra se prêter encore longtemps aux analyses les plus folles. Immense film.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans le futur, un nouveau traitement psychothérapeutique nommé PT a été inventé. Grâce à une machine, le DC Mini, il est possible de rentrer dans les rêves des patients, et de les enregistrer afin de sonder les tréfonds de la pensée et de l'inconscient. Alors que le processus est toujours dans sa phase de test, l'un des prototypes du DC Mini est volé, créant un vent de panique au sein des scientifiques ayant développé cette petite révolution. Dans de mauvaises mains, une telle invention pourrait effectivement avoir des résultats dévastateurs. Le Dr. Atsuko Chiba, collègue de l'inventeur du DC Mini, le Dr. Tokita, décide, sous l'apparence de sa délurée alter-ego Paprika, de s'aventurer dans le monde des rêves pour découvrir qui s'est emparé du DC Mini et pour quelle raison. Elle découvre que l'assistant du Dr. Tokita, Himuro, a disparu...