Or noir (Jean-Jacques Annaud, 2011)

de le 18/11/2011
 
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On avait quitté le grand Jean-Jacques Annaud sur deux films indignes de son talent, le sympathique mais mineur Deux Frères et le catastrophique Sa majesté Minor, ce dernier étant le genre de bide qui peut mettre fin à la plus belle des carrières. On en venait à se poser de sérieuses questions sur ce qu’il été advenu de cet immense monsieur qui avait tout de même enchaîné chef d’œuvre sur chef d’œuvre entre Coup de Tête (1979) et L’amant (1992), un des rares, si ce n’est le seul, réalisateurs français capable de mettre en scène des fresques d’une envergure comparable à celles venues des États-Unis. Quatre ans après son dernier méfait, il revient avec une œuvre extrêmement ambitieuse, une adaptation du roman La Soif Noire de Hans Ruesch, récit classique mêlant histoire d’amour, religion et luttes entre tribus dans le désert arabe. Avec Or Noir, Jean-Jacques Annaud se frotte à deux gros dangers : un sujet sensible et d’actualité puisque tournant autour de la soif de pétrole, et surtout la représentation du désert dans une fresque épique qui renvoie forcément, et immédiatement, à un des plus grands films jamais produits par Hollywood : Lawrence d’Arabie. L’ombre de David Lean ne fait pas que du bien à Jean-Jacques Annaud qui sans réussir le tour de force idéal s’impose pourtant comme un cinéaste digne de cette succession. Il y a quelque chose de grand qui parcourt Or Noir, un souffle typique des grandes épopées, et cela suffit presque à effacer tout ce qui ne va pas.

On pourra reprocher des choses assez triviales à Jean-Jacques Annaud, comme le fait qu’Or Noir soit tourné en anglais et non en arabe, oubliant au passage que cela a toujours été le cas à Hollywood par exemple, ou qu’il ne prend jamais parti, comme si par le passé il s’était imposé comme un réalisateur engagé et militant. Plus sérieusement, le plus gênant avec Or Noir est la sensation que le réalisateur a une ambition démesurée mais qu’il se retient, comme s’il avait besoin d’assurer un résultat après l’échec de Minor, comme pour se rassurer lui aussi sur ses capacités à toujours livrer un film économiquement viable. Cette retenue empêche Or Noir d’être un très grand film, mais n’altère en rien toutes les très belles choses qui en émanent, des choses devenues finalement assez rares au cinéma et qui font du film un objet à la fois classique et très moderne. Hors des modes du moment dans tous les cas. Or Noir est bien une fresque exotique comme on n’en voit plus, une déclaration d’amour au grand cinéma hollywoodien en même temps qu’un récit initiatique qui mixe à la sauce orientale les figures classiques des grands mythes.  Pour illustrer cela Jean-Jacques Annaud fait sienne une entité bien connue, celle du prince déraciné. Autour de ce personnage faible, chétif, mais visiblement intelligent, il va développer un récit assez fascinant sur l’identité culturelle, d’autant plus magnifique qu’il le situe dans un espace certes fictionnel mais assez similaire au monde arabe tel qu’on le connait. La trame qu’il tisse autour de ce prince Auda sera à l’image de cette étendue désertique tout à coup souillée par un jet de pétrole, à savoir une tissu de contrastes. Et il l’applique à tous les éléments du récit, de la quête initiatique de l’érudit à la rencontre de ses pères, en passant par son histoire d’amour (belle et pure, mais sans niaiserie, là encore comme on n’en voit plus) et la présence du culte. Qui dit peuple arabe dit Islam, et qui dit Islam dit sujet délicat. En gardant le recul nécessaire, Jean-Jacques Annaud montre parfaitement à quel point il y a de visions différentes du Coran et de la religion que de peuplades dans les pays arabes. Son pays imaginaire peut très bien se voir comme une image de la Lybie d’aujourd’hui et ses différentes factions qui empêchent quelque part la cohésion d’un pays. Pourtant Or Noir ne fait ni dans le social ni dans le géo-politique, mais plutôt dans le cinéma, et pour illustrer ces luttes, ces différences culturelles ou spirituelles, il s’appuie là encore sur ces idées de contrastes qui transpirent de l’image. Autour du prince il fait graviter trois personnages pour trois visions du monde : le père naturel (Mark Strong), le père d’adoption forcée (Antonio Banderas) et la future épouse (Freida Pinto). Et Or Noir a beau être un grand film d’aventure dans des décors immenses et sublimes, tout se joue au niveau de l’intime, comme quand tous les enjeux n’étaient que dans les yeux d’Ed Harris et Jude Law dans Stalingrad.

Il est vrai que les symboles sont presque simplistes, mais ils fonctionnent si bien. Le père naturel est l’incarnation d’un pays qui se vautre dans des traditions d’un autre temps, qui piétine et meurt peu à peu en refusant d’avancer avec le monde en marche. Le père d’adoption représente la faiblesse de l’homme, une sorte d’incarnation des rois des hommes dans le Seigneur des Anneaux, l’image de l’égoïsme déguisé en moteur du progrès. Enfin la femme, qui si elle n’est pas si présente à l’écran n’en est pas moins la clé de voute du discours de Jean-Jacques Annaud. Il en fait l’avenir des hommes du désert, un futur incertain mais qui réussira à jongler entre le pouvoir de l’argent et du pétrole, l’avenir donc, et le respect des traditions dans ce qu’elles ont de plus juste. Or Noir illustre frontalement cet affrontement, jusqu’à faire combattre des hommes à cheval contre des chars, jusqu’à littéralement assoiffer les hommes dans leur stratégie militaire classique du contournement, et jusqu’à montrer à l’écran cette promesse d’avenir qu’est la femme, dans plusieurs scènes magiques où l’intime prend le pas sur tout le reste, où le voile passe du statut de prison à celui d’écrin. c’est pour cela qu’Or Noir est un beau film, car il développe un récit certes peu engagé mais universel, celui d’une épopée doublée du chemin de croix d’un homme qui va rencontrer son identité, qui va jusqu’à se renier (il passe du statut de lettré à celui de guerrier, c’est presque un échec) pour imposer son idée de l’univers dans lequel doit vivre ce peuple s’il veut survivre. Et tout fonctionne, même si des choses peuvent paraître ridicules à l’image des circonstances dans lesquelles il embrasse la foi, la séquence est très puissante. L’ensemble est porté par un Tahar Rahim dont la présence à l’écran se fait de plus en plus imposante, bien entouré par un Mark Strong toujours impressionnant et un Antonio Banderas qui retrouve une tenue qui lui va si bien et qu’il portait noire dans le 13ème Guerrier. Annaud assure une mise en scène à la fois sobre, classique dans le sens le plus noble du terme, et qui capte les images à fort symbolisme, soulignée par la partition de James Horner très en forme, et très expansif aussi.

FICHE FILM
 
Synopsis

Cette grande fresque épique située dans les années 30 au moment de la découverte du pétrole, raconte la rivalité entre deux émirs d’Arabie et l’ascension d’un jeune Prince dynamique qui va unir les tribus du royaume du désert.