Operación E (Miguel Courtois, 2012)

de le 30/11/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Depuis El Lobo en 2004, soit le moment où il a enfin inclus ses racines espagnoles dans son cinéma, Miguel Courtois s’est transformé en réalisateur engagé pour mettre en lumière certaines pratiques en Espagne, puis en Amérique Latine. Avec Operación E il signe un film-sujet tout à fait noble avec son histoire vraie complètement folle et son cadre explosif, mais également un film assez maladroit parfois, qui passe légèrement à côté du vrai sujet, cède à une surenchère de pathos qui n’a pas toujours sa place mais un film encore une fois éclaboussé par le talent d’un Luis Tosar immense.

Avec l’excellent El Lobo et le beaucoup moins maîtrisé GAL, Miguel Courtois affirmait sa volonté de traiter d’un cinéma politique et engagé sous couvert du cinéma de genre. Une ambition mise entre parenthèses le temps du catastrophique Skate or Die, mais réactivée avec le téléfilm Le Piège afghan en 2010 et cet Operación E qui marque à la fois le retour en langue espagnole, un scénario tiré d’une histoire vraie assez folle qui avait affolé les médias en janvier 2008 et la direction d’un très grand acteur espagnol, si ce n’est le plus grand du moment. Operación E, récit surréaliste de l’histoire de l’enfant de Clara Rojas, otage des FARC pendant 6 ans, avait à peu près tout en main pour devenir un très grand film sur cette organisation et sur le climat social en Colombie. Malheureusement, certaines maladresses et lourdeurs, ainsi qu’un léger souci de point de vue, en font un film tout à fait recommandable mais qui ne restera pas dans les annales. Ceci étant dit, la prestation de Luis Tosar vaut à elle seule le déplacement.

Luis Tosar est de tous les plans, ou presque. Il est le cœur du film, celui qui le porte à bout de bras, donnant le ton dès la longue scène inaugurale. Un long plan séquence fixe sur son visage pendant un interrogatoire, séquence effroyable en flashforward qui va déterminer le ton du récit. Le parti-pris de Miguel Courtois est de s’éloigner du brûlot politique et de la simple charge envers les FARC pour mieux suivre le parcours de cet homme, simple paysan vivant notamment de la culture du pavot, pour sauver cet enfant dont il ne sait rien. Il traite cette aventure sous l’angle d’une spirale de l’échec assez efficace en terme de dramaturgie, dans le sens où le récit broie littéralement son personnage principal au fil des bobines, jusqu’à faire vaciller sa seule véritable force : son assurance naturelle. L’intérêt majeur du film se situe clairement dans la peinture de ce personnage en sursis évoluant entre sa famille, les FARC et les autorités, figure classique mais toujours passionnante du pauvre type profondément bon qui va cumuler les galères de façon presque surréaliste. On le suit donc de la jungle à la ville, d’une menace à l’autre, d’un choix moral douloureux à un autre destructeur, dans le seul objectif de sa survie et celle de sa famille, largement mise à mal. À l’arrivée cela donne lieu à quelques scènes très fortes, voire éprouvantes, bénéficiant d’une gestion assez fine du suspense, mais il semble qu’il y avait bien plus à dire avec un tel sujet. En effet, qu’il s’agisse du contexte géopolitique d’une Colombie en plein embrasement, de la vision des FARC, du rapport aux médias, tout est plus ou moins relayé à l’arrière-plan, Operación E préférant la petite histoire à la grande. C’est un choix tout à fait noble, voire risqué, mais le film en paye le prix avec tout un contexte à peine survolé, soit l’inverse d’un film engagé comme on pouvait s’y attendre. Concrètement, on n’est jamais vraiment très loin des divers lieux communs assimilés à cette période de l’histoire colombienne. Miguel Courtois lance quelques pistes franchement intéressantes, à l’image de la décadence des indiens colonisés, mais ne creuse pas assez ses sujets, préférant toujours se focaliser sur le parcours de cet homme face à un système qui ne le reconnait pas.

C’est d’autant plus dommageable que Miguel Courtois apporte un vrai regard de metteur en scène loin de ses égarements passés. Avec un style très guérilla dans l’esprit, caméra à l’épaule et image granuleuse, il compose quelques séquences avec un fort impact graphique. Il se dégage d’Operación E un vrai sentiment d’oppression, notamment dans toutes les séquences de la première partie dans la jungle, avec un travail très poussé sur le son. Cependant, si la violence ambiante du pays se répercute sur les choix de mise en scène, le réalisateur se laisse tout de même franchement aller à quelques débordements mélodramatiques bien trop appuyés. Avec un traitement voulu aussi réaliste et frontal, un brin de sobriété sur les violons et les cris au ciel devant un véhicule qui s’en va au loin n’aurait pas été du luxe. De même, le final et son retour au réel presque documentaire tombe dans le plus pur académisme, altérant le propos au lieu de soutenir sa portée. Mais quelles que soient ses errances, Operación E reste un film qui a le mérite d’aborder un sujet extrêmement sensible sur lequel on aimerait clairement en savoir plus. Et si le film mérite le coup d’œil, c’est encore pour Luis Tosar exceptionnel en loser magnifique débordant d’humanité et de bienveillance, un homme droit dans ses bottes qui ne recule devant aucun sacrifice, et peu importe à quel niveau le sort s’acharne sur lui. Il livre une prestation remarquable et avale littéralement l’écran par sa puissance, celle de ces grands acteurs capables de transcender le plus anecdotique des films simplement par leur présence et leur implication.

FICHE FILM
 
Synopsis

Colombie, décembre 2007 : le monde entier attend la libération de deux otages des FARC, Clara Rojas et son fils Emmanuel né en captivité. Or quelques années plus tôt, le bébé a été confié de force par la guérilla à un pauvre paysan, José Crisanto. Le film raconte l’incroyable et bouleversante histoire de cet homme et de sa famille dont la vie va se transformer en tragique périple.