No Country for Old Men (Joel et Ethan Coen, 2007)

de le 23/01/2008
 
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Au sein d’une filmographie plutôt fournie en excellents films, on trouve chez les frères Coen une poignée de véritables chefs d’œuvres: Fargo, Barton Fink, The Big Lebowski… À ceux-là il convient aujourd’hui d’ajouter le présent No Country for Old Men, pas loin d’être leur film le plus abouti depuis leurs débuts! En adaptant à leur sauce le roman éponyme de Cormac McCarthy (à qui on doit également la Route) les frangins trouvent le matériau de base idéal pour mettre fin à leur période de récréation cinématographique qui donna les sympathiques mais bien gentillets Intolérable Cruauté et Ladykillers, deux films presque indignes de leur talent… On aurait pu croire qu’ils en avaient oublié leur côté sombre pour se consacrer à temps plein à de la pure comédie, ils nous livrent avec celui-ci la preuve magistrale que non, qu’ils sont toujours parmi les réalisateurs qui comptent le plus à notre époque et que finalement ils sont tout à fait capables de s’amuser sur un film puis de livrer juste après une œuvre gigantesque… et cette fois ils disent au revoir à l’humour de bas étage, retrouvant une certaine forme d’humour noir presque inaccessible et dérangeant dans un film qui mêle habilement thriller et western au sein d’un univers crépusculaire que n’aurait pas renié Sam Peckinpah, un film sur une génération qui s’éteint, largement dépassée par les évènements qui se déroulent devant leurs yeux et qu’ils observent avec un recul qui ressemble plus à de l’impuissance qu’à une démission. En cela, il ne fait aucun doute que le personnage central de ce récit, même si ce n’est pas lui qui possède le plus de temps à l’écran, est celui interprété par Tommy Lee Jones… c’est lui le vieil homme pour qui ce pays n’est plus…

Mais ce que nous content les Coen ce n’est finalement ni une traque, ni un duel ou une enquête. Certes la trame est là, servant de base nécessaire à l’enchaînement des scènes mais ils voient beaucoup plus loin que ça, cherchant à pondre ce qui restera sans doute comme leur film ultime. Ultime dans ses thèmes qui poussent leurs réflexions passées dans leurs derniers retranchements, mais également ultime sur la forme qui n’aura jamais atteint une épure aussi totale et magnifique. Dans No Country for Old Men les frères Coen se refusent catégoriquement à l’esthétisation outrancière en vogue dans le néo-western, pas de ralentis, pas de photographie hyper travaillée aux filtres, et pas de musique mélancolique… de partition musicale il n’y en a pas de toute façon, si ce n’est furtivement lors d’un réveil mexicain ou lors du générique final, leur dernier chef d’œuvre est épuré jusqu’à ce point.

Mais image épurée ne rime pas forcément avec « moche ». Au contraire les Coen construisent leurs cadres soigneusement, ne laissant aucun élément au hasard pour un résultat qui transpire le perfectionnisme obsessionnel dans chacune des scènes du film. Esthétiquement c’est donc superbe, que ce soit lors de ces visions des étendues désertiques infinies ou de tous ces plans serrés sur les personnages, c’est d’une précision clinique dans la mise en scène, ce qui rend le film glacial et paradoxalement magnétique… car si les images sont belles comme un tableau naturaliste c’est bien ce qui se passe dans le cadre qui nous prend aux tripes sans qu’on le sente arriver. 3 hommes, 3 destins tragiques, 3 visions de la solitude de notre existence, et 3 acteurs formidables.

Les frères Coen nous ont souvent montré des solitaires, thème qu’il explorent ici à l’extrême avec un flic dont le métier l’empêche d’avoir une vie de famille normale alors que c’est pourtant ce à quoi il aspire profondément, un tueur impitoyable, froid, méthodique, cruel, le genre de pitbull qui ne lâche jamais, et un type tout à fait normal qui fait juste les mauvais choix, qui est au mauvais endroit au mauvais moment et qui s’isole pour écarter le danger de ceux qu’il aime (à sa façon toute texane bien sur). Ces 3 là ne se croiseront finalement que très peu, voir pas du tout, et passeront la totalité du film complètement isolés, soit en fuite perpétuelle, soit en chasse… Étrange, noir, violent, le film est à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre des frangins qui livrent leur vision pessimiste du pouvoir du destin sur nos vies. Crépusculaire jusque dans les dialogues, rares et finement écrits, où les protagonistes semblent peser chaque mot comme si c’était le dernier, No Country for Old Men a tout du film somme, comme si les deux réalisateurs atteignaient enfin leur zénith d’artistes, ré-inventant leur cinéma tout en s’affranchissant de la plupart des codes en vigueur. Ce qui fait que ce film ne peut appartenir à aucun style en particulier alors qu’il en aborde plusieurs (thriller et western donc mais aussi survival).

Un scénario inventif et intelligent, une mise en scène fabuleuse, ne manquaient que de grands acteurs pour accéder au firmament. C’est le cas avec un Tommy Lee Jones vieillissant, taciturne, absolument parfait dans le rôle du shérif qui a perdu sa foi en l’homme. Mais aussi et surtout Javier Bardem en tueur psychopathe, presque grotesque avec ses cheveux longs mais terrifiant à chacune de ses apparitions. Et pour compléter le trio un immense Josh Brolin revenu d’entre les morts et qui trouve enfin (et la même année que Planète Terreur) un grand rôle à la hauteur de son talent, dans la peau du mec qui lutte pour sa survie… on peut bien sur ajouter une galerie de seconds rôles tous excellents sans qu’on retrouve les habitués du cinéma des frères Coen, chose presque révolutionnaire! Une scène finale aussi abstraite que mélancolique finit d’enfoncer le clou d’une œuvre précieuse, le retour en grâce des frères surdoués du 7ème art qui nous livrent un des quelques chefs d’œuvres des années 2000, stupéfiant d’inventivité et virtuose à tous les niveaux.

FICHE FILM
 
Synopsis

A la frontière qui sépare le Texas du Mexique, les trafiquants de drogue ont depuis longtemps remplacé les voleurs de bétail. Lorsque Llewelyn Moss tombe sur une camionnette abandonnée, cernée de cadavres ensanglantés, il ne sait rien de ce qui a conduit à ce drame. Et quand il prend les deux millions de dollars qu'il découvre à l'intérieur du véhicule, il n'a pas la moindre idée de ce que cela va provoquer... Moss a déclenché une réaction en chaîne d'une violence inouïe que le shérif Bell, un homme vieillissant et sans illusions, ne parviendra pas à contenir...