Night Fishing (Park Chan-kyong et Park Chan-wook, 2011)

de le 08/04/2013
 
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Un maître en arts martiaux peut corriger toute une armée avec un bout de bois. De la même manière, un grand cinéaste peut réaliser un grand film avec une caméra qui n’en est pas vraiment une. C’est un peu la morale de cet étrange Night Fishing, projet évidemment commercial, financé en partie par une société de télécom, shooté en intégralité avec un iPhone 4 et qui avait fait grand bruit il y a 2 ans. Sauf que derrière l’exercice de style se cache surtout un vrai film de cinéma à la forme singulière.

L’équivalent de 100.000 € de budget, un iPhone 4 affublé d’une batterie d’objectifs et de toute l’artillerie d’un tournage de cinéma, un financement assuré par la société Tel-Co et la boîte de production habituelle de Park Chan-wook, le tout pour une trentaine de minutes de film. Court métrage pas comme les autres, Night Fishing (파란만장 ou Paranmanjang en coréen, ce qui signifie plus ou moins « hauts et bas ») est un exercice de style qui en remontre à nombre de longs métrages. En 30 minutes, Park Chan-wook en dit plus que beaucoup en plus de deux heures, donnant de nouvelles lettres de noblesse au film de fantômes. Night Fishing s’inscrit ainsi dans une certaine tradition du cinéma de genre coréen mais également dans les dernières évolutions du cinéma de Park Chan-wook, qui travaille ici avec son frère (avec lequel il a ensuite collaboré sur deux autres films au format court). Le deuil, un sens du burlesque, une forme de cruauté passant par des éléments très graphiques et un ton élégiaque qui peut à tout moment basculer dans l’hystérie. Autant d’éléments qui se retrouvent dans la seconde partie de Lady Vengeance et dans toute une séquence de Thirst, ceci est mon sang avec le motif de la pêche, et de l’eau au sens plus large.

Night Fishing 1

C’est de ce côté que se dessine quelque chose de visiblement très ancré dans la culture coréenne. En effet, cela parait assez troublant voire obscur par ici mais certains symboles utilisés dans Night Fishing se retrouvent dans un autre film choc du cinéma coréen contemporain, L’île de Kim Ki-duk. On y retrouve non seulement cette frontière entre réalisme et fantastique qui ne cesse d’être bousculée, mais également toute une idée autour de 3 éléments : la femme, l’eau et les hameçons. On est bien loin du mythe occidental des sirènes, même si l’environnement aquatique reste un motif tragique du cinéma asiatique. Ici, l’étendue d’eau n’est autre qu’une porte ouverte entre le monde des morts et celui des vivants, et la bizarrerie du film, construit en trois temps, va decrescendo pour embrasser un drame assez formidable car dégraissé au maximum. Rien ne dépasse pour entrer dans le carcan des 30 minutes, donc Park Chan-kyong et Park Chan-wook misent sur l’intelligence du spectateur et sa compréhension de l’image qu’ils manipulent avec un facilité déconcertante. Utiliser un iPhone pour tourner ce film est autant une démonstration publicitaire, évidente, qu’un pont érigé entre tradition et modernisme. A une époque où n’importe quel pingouin peut se prétendre cinéaste du moment qu’il met la main sur un 5D et se contente de la relative beauté des images en réglage usine, les frères Park répondent par l’utilisation d’une caméra qui n’en est pas une, qui livre des images extrêmement brutes, pas très belles, mais qui sont évidemment transcendées par des regards de cinéastes. Et pas des moindres car Park Chan-wook reste un des quelques véritables virtuoses apparus dans les années 2000, et qu’il est capable de transformer n’importe quel dispositif filmique en un outil de cinéma comme un autre. Bien entendu il y a un problème de définition et de fréquence, mais il met les défauts inhérents à l’appareil au profit de sa mise en scène.

Night Fishing 2

Night Fishing voit ainsi son image extrêmement travaillée, dégradée, afin de lui donner une apparence inédite. L’adjonction de contours du cadre plus sombres, une colorimétrie forcée, cette texture d’image est ici mise à profit dans une dispositif de mise en scène extrêmement élégant. Comme toujours chez Park Chan-wook, le mouvement est essentiel, même si cette fois son sujet le force à aborder l’exercice avec retenue. Assez posé, Night Fishing bénéficie d’envolées, littéralement, permises par la légèreté de l’appareillage, soulignant l’aspect fantastique du récit. Le récit en lui-même est formidable, passant d’une séquence à priori surréaliste de chanson moderne par un groupe looké comme dans un film historique, à toute une partie en noir et blanc faite uniquement de symboles et d’humour burlesque avant de vriller complètement vers une cérémonie mêlant deuil et exorcisme traditionnel bouleversant. Aborder un récit qui revient aux sources d’une culture avec un équipement symbolisant le modernisme ultime et le bien de consommation bourgeois par excellence, le procédé est à la fois très ironique et follement intelligent. De cette drôle de fable sur les oppositions et les contrastes naît un beau drame dans lequel les fantômes ne sont pas ceux que l’on croit, où l’ancien côtoie le nouveau avec naturel, et où l’eau représente comme jamais la frontière palpable entre deux mondes dont la rencontre ne se fait qu’à travers un élément fondamental : l’amour le plus pur.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une fable fantastique à propos d'un homme qui, parti pêcher un soir, attrape le corps inanimé d'une femme vêtue de blanc. En essayant de décrocher le hameçon, il s'évanouit et se réveille dans les habits de la femme. La fable morbide devient alors plus étrange...