Auprès de moi toujours – Never Let Me Go (Mark Romanek, 2010)

de le 25/02/2011
 
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Qui a dit que les réalisateurs venus des clips musicaux étaient incapables de sobriété? Mark Romanek c’est un de ces petits génies de l’image qui, à l’image d’un Spike Jonze ou d’un David Fincher, a marqué l’histoire du clip. Au hasard « Can’t stop » des Red Hot Chili Peppers, « Black Tie White Noise » de David Bowie ou mieux, l’incroyable « Bedtime Story » de Madonna, quelques preuves de son talent pour l’image. Un univers visuel faste qu’il a complètement laissé de côté lors de son second long métrage qui lui a valu ses premiers signes de reconnaissance dans le cinéma, Photo obsession (après le quasi-introuvable Static réalisé 1985 avec Keith Gordon). Un film parfois bluffant par son ton glacial et la performance d’un Robin Williams décidément excellent en bad guy dérangé. Avec Never Let Me Go, il met en scène le fabuleux roman Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro, adapté pour l’occasion par Alex Garland (auteur de La Plage, scénariste de 28 Jours plus tard et Sunshine) et signe un drame de science-fiction situé dans un passé proche. Un projet complexe de par les thèmes essentiels abordés au travers de l’oeuvre et dont il se sort avec les honneurs. Car même si Never Let Me Go souffre de certains choix délicats, il s’agit d’un film tout simplement bouleversant.

On imagine déjà que des esprits mal intentionnés rapprocheront cette fable cruelle et sensible de la boursouflure faussement intelligente de Michael Bay, The Island. Grave erreur. Là où le fou furieux épileptique ne faisait que livrer un remake de ses classiques du film d’anticipation avant de livrer son film d’action (seule la seconde partie de The Island est vraiment ludique), Mark Romanek s’inscrit dans une réflexion d’une toute autre profondeur. Il marche clairement sur les traces d’Andrew Niccol et son traitement déshumanisé du clonage dans Bienvenue à Gattaca tout en y apportant une sensibilité à fleur de peau, jusqu’à en faire trop parfois dans l’émotion. Construit en trois actes bien définis, Never Let Me Go commence tel une chronique d’un pensionnat à l’anglaise, un portrait qui flirte autant avec Orgueil et préjugés qu’avec Pique-nique à Hanging Rock, avant de glisser lentement mais surement le drame pur et dur et une réflexion brutale sur les notions mêmes d’humanité, d’identité, de sexualité et d’éthique médicale. Quelques semaines seulement après la naissance du premier bébé-médicament en France, de quoi se poser de sérieuses questions sur cet avenir probable.

Never Let Me Go est un film entièrement porté par un pessimisme terrible se dévoilant au fur et à mesure que les révélations tombent sur le trio de personnages. Ils sont éduqués tels des enfants parfaits, protégés dans une bulle de bonnes manières, à des années lumières de la vie réelle, mais dans un seul but: mourir et servir de pièces de rechange pour prolonger la vie des autres, ceux du monde réel. Comment se construire une jeunesse, une existence, en sachant qu’on en bénéficie que d’une espérance de vie des plus limitées? Voilà tout l’enjeu de Never Let Me Go, oeuvre mélancolique et subversive dont on ressort chamboulé, par l’intelligence d’un récit qui touche à des sujets graves et pas si loin de nous, tout en prenant l’apparence d’une véritable fable légère et d’une quête identitaire. Le plus cruel dans tout ça est d’assister au triste spectacle de ces jeunes gens se créant un univers illusoire, s’adaptant aux gestes d’une société qu’ils ne connaissent pas, et se persuadant d’un espoir fantasmé, tout en sachant pertinemment qu’ils sont condamnés à court terme. De par l’essence même des personnages, Mark Romanek évite les écueils habituels de tous ces drames où évoluent des personnages malades, simplement car il met en scène des personnages qui concrètement n’existent pas et n’ont d’autre but que d’être sacrifié. Non pas pour le bien des autres mais pour prolonger leur espérance de vie, et Never Let Me Go de toucher du doigt quelque chose de fondamental et terrifiant pour l’avenir de notre société.

À l’image, Mark Romanek adopte le même ton que son récit. Dépressif et sans issue sont les mots qui conviennent le mieux. Parcouru d’une mélancolie qui se traduit par une image aussi belle que morne, bercé par une ambiance ouatée qui équilibre quelque peu l’idée tout de même très pesante de ce no future si réaliste. Mark Romanek s’appuie sur la sublime photo d’Adam Kimmel (Truman Capote) et la partition sortant outrancièrement les violons de Rachel Portman (La légende de Bagger Vance, The Duchess), mais surtout un trio d’acteurs formidables. Carey Mulligan, Andrew Garfield et Keira Knightley sont tous trois remarquables dans des partitions difficiles, diluant leur émotion sans en faire trop, donnant corps à ces personnages sans vie avec une véritable grâce. Dès lors, et avec autant de talent déployé, on est en droit d’être déçu par d’incroyables trous béants dans le scénario qui n’ont pas leur place dans une oeuvre aussi belle, tout comme cette émotion naturelle qui n’avait vraiment pas besoin d’être aussi fortement appuyée.

[box_light]En plus d’être une brillante adaptation d’un roman déjà magnifique, Never Let Me Go est de cette race de film qui parvient à nous toucher en plein coeur, à condition de s’y abandonner. Dans ce cas l’expérience est puissante car bouleversante. Mais sans abandon, les grosses ficelles émotionnelles apparaissent, tout comme de sérieuses erreurs, ou plutôt oublis, dans le scénario. Mais ces quelques réserves mises à part, Never Let Me Go confirme le talent de Mark Romanek pour les ambiances aussi cotonneuses que glaciales et s’avère être un bien étrange film de science-fiction très proche de nous et dans un sens proprement terrifiant. Bien plus qu’un mélo, Never Let Me Go est un concentré de tristesse absolue, porté par d’immenses acteurs de demain.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Depuis l'enfance, Kathy, Ruth et Tommy sont les pensionnaires d'une école en apparence idyllique, une institution coupée du monde où seuls comptent leur éducation et leur bien-être. Devenus jeunes adultes, leur vie bascule : ils découvrent un inquiétant secret qui va bouleverser jusqu'à leurs amours, leur amitié, leur perception de tout ce qu'ils ont vécu jusqu'à présent.