Nénette (Nicolas Philibert, 2010)

de le 23/03/2010
 
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Après le plébiscite international pour Être et Avoir puis un Retour en Normandie plus discret mais non moins important, Nicolas Philibert prend une nouvelle fois un chemin diamétralement opposé avec son nouveau film présenté à la dernière Berlinale en sélection parallèle. Pari un peu dingue il faut le dire, passer 1h10 en compagnie d’un orang-outan de Bornéo, une espèce en voie de disparition. Sauf que ce n’est pas n’importe lequel! Il s’agit de Nénette, une femelle de 40 ans (quand l’espèce vit en moyenne 30-35 ans) qui a pris ses quartiers il y a de ça 37 ans à la ménagerie du jardin des plantes à Paris, mais surtout un personnage assez exceptionnel devant la caméra du réalisateur qui n’avait jusque là jamais filmé une tête d’affiche de ce calibre. En résulte un film surprenant, ni véritable documentaire, ni fiction, à des années lumières de tous ces films bien propres sur eux qui ont fait entrer le style documentaire bling bling dans les salles de cinéma. Nénette est une proposition de cinéma inédite et ludique pour le spectateur qui ne peut jamais rester impassible au risque de s’ennuyer ferme. Et finalement on se rend compte qu’il n’est pas nécessaire de sortir des images grandioses prises à des kilomètres d’altitude ou la caution d’une éminence grise de l’environnement pour créer un véritable impact sur le public. Avec un traitement des plus sobres, Nénette vaut bien plus que ces grosses machines bling-bling et faussement dénonciatrices.

Le parti-pris de Nicolas Philibert est déstabilisant au premier abord: filmer un animal peu démonstratif en captivité en posant sa caméra du côté du public, donc derrière la vitre de quatre centimètres qui sépare l’animal de l’homme. Procédé peu habituel dans un film consacré à un animal, sans doute car il s’agit de bien plus que ça. En effet en nous proposant ce tête à tête avec un grand singe, le réalisateur ne cherche pas à faire un film consacré aux orang-outans, ni même seulement à Nénette, même si elle est clairement devenue une sorte de muse pour ce projet. Il va bien plus loin, et c’est là que l’ambition de la chose surprend, en transformant son film en une sorte de miroir déformant pour le spectateur. La technique est imparable: mélanger les plans quasiment fixes comme des morceaux du quotidien du singe pour l’image avec des sons en provenance de l’extérieur de la « cage ». Le contraste est tel entre le calme des images et le tumulte sonore qu’on ne sait plus de quel côté de la vitre se situe le sujet du film.

Tout est une question de regards échangés au bout du compte. D’un côté le regard impassible et désintéressé de Nénette sur les visiteurs qui défilent, de l’autre celui des visiteurs en question. Et par ce jeu de miroir c’est le spectateur qui en vient à se questionner sur l’image que lui renvoie le singe. Car dans tous les dialogues que l’on entend, préparés ou pas, sans qu’on en voie jamais le visage des intervenants, il y a un point commun essentiel. Que ce soit l’enfant ou l’adulte, le français ou le japonais, chacun ne peut s’empêcher de projeter ses propres obsessions sur l’animal en le considérant presque comme son égal. C’est assez fascinant de voir la capacité que nous avons, nous public, à oublier le caractère sauvage d’un animal qui nous ressemble à tel point qu’on en fait notre égal. On y voit une vieille dame qui s’ennuie, qui est triste, blasée, alors qu’on n’a pas la moindre idée de ce qui lui passe par la tête. Tout n’est qu’interprétation et c’est cette façon d’aborder l’animal en face de nous qui semble passionner Nicolas Philibert.

Et c’est excellent car finalement cette Nénette en question est complètement dénuée d’expressions alors qu’on lui en imagine des centaines. Elle revêt donc devant la caméra de Nicolas Philibert son habit de miroir pour ces hommes et femmes qui l’observent, et le réalisateur en profite pour nous livrer sa réflexion sur le cinéma, art du voyeurisme finalement, où on observe des microcosmes enfermés dans des petites boîtes.

Le pari était un peu fou, sachant que l’idée de départ était d’en faire un court métrage, mais pourtant Nénette est une vraie réussite de cinéma. Certes on est dans du pur cinéma « vérité » relativement austère dans la forme, mais ce que réussit le réalisateur c’est à proposer du cinéma carrément expérimental, hautement réflexif, mais pourtant très accessible à un large public grâce à ses différents niveaux de lecture. Et puis c’est quand même touchant de voir cette vieille Nénette qui nous regarde (ou pas) du haut de ses 40 ans dans une indifférence si vivante…

FICHE FILM
 
Synopsis

Née en 1969 dans les forêts de Bornéo, Nénette vient d'avoir 40 ans. Il est très rare qu'un orang-outan atteigne cet âge-là ! Pensionnaire à la ménagerie du Jardin des Plantes - à Paris - depuis 1972, elle y a aujourd'hui plus d'ancienneté que n'importe quel membre du personnel. Vedette incontestée des lieux, elle voit, chaque jour, des centaines de visiteurs défiler devant sa cage. Naturellement, chacun y va de son petit commentaire...