Neds (Peter Mullan, 2010)

de le 26/08/2011
 
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Avec en tête son impressionnante carrière d’acteur, dans des interprétations inoubliables chez les plus grands de Ken Loach à Alfonso Cuarón en passant par Mel Gibson, et de par son absence derrière la caméra de 9 ans déjà, on avait presque oublié à quel point Peter Mullan est un grand metteur en scène lui aussi. Aujourd’hui encore, Orphans et The Magdalene Sisters n’ont rien perdu de leur puissance, sociale mais également visuelle. Avec Neds il reviens à Glasgow et s’impose de façon définitive dans le cercle Loach/Meadows/Arnold, adoptant en partie leur méthode en faisant appel à des acteurs débutants, touchant à des sujets de société forts, et se laissant aller à des débordements parfois très manichéens, pour ne pas dire trop faciles. Neds est un film imparfait. Mais c’est justement dans ses maladresses, et dans son refus d’un hyper-réalisme qui l’aurait ancré trop profondément dans une certaine idée du cinéma social à l’anglaise, qu’il puise la force de son cinéma. Noir, abrupt, mais également lyrique et dopé à l’hyper-symbolisme, Neds est une œuvre de cinéma avant d’être une œuvre engagée de quelque sorte que ce soit. Du cinéma coup de poing pas toujours très fin mais qui remplit son contrat : faire mal.

Il y a quelque chose de noir dans le cinéma de Peter Mullan, d’obscur, de pourri. La société qu’il dépeint court au drame, sans véritable espoir ou éclaircie. En cela, en éliminant tout facteur positif, en brisant tous les rêves de ses personnages, ce cinéma là peut agacer. Pourtant c’est assez brillant, il faut être honnête. S’il n’est pas un modèle de rigueur, le scénario de Neds se déroule sans heurt majeur et va nous conter cette tragique histoire, certes déjà vue au cinéma, du gamin premier de la classe qui va mal tourner. L’originalité ne vient pas tant du sujet mais plus de son traitement, sans concession, sans échappatoire. Peter Mullan, également auteur du scénario, va tisser un destin assez terrible au personnage de John McGill, destin dont tous les enjeux sont contenus dans la magistrale séquence d’ouverture. Usant pour le coup d’une certaine finesse, il implique déjà le jeune garçon dans une mécanique d’échec qu’il ne peut pas voir venir et qui dépasse une quelconque condition sociale mais semble être une sorte de décision divine. C’est d’ailleurs la première des manifestations bibliques qui trufferont Neds jusque dans sa conclusion, le tout passant par une véritable incarnation christique un brin maladroite, voire d’un goût douteux, mais qui appuie finalement de la meilleure façon qui soit le destin de ce garçon qui a tout simplement le mal coulant dans ses veines et ne peut pas échapper à son avenir tout tracé. Un démon incarné dans les gènes, on s’imagine donc de façon assez logique à une dose conséquente de violence, et on n’est pas déçu. Peter Mullan ne recule devant aucune forme de violence, physique ou psychologique, et dresse un portrait effrayant d’une jeunesse perdue, vouée à la délinquance pour survivre. Là encore, Peter Mullan n’invente rien avec sa thèse de l’homme devenant animal devant les conditions les plus difficiles qui soient. Mais ça fonctionne, presque miraculeusement, peut-être justement car il grossit savamment le trait et ne sombre pas dans la sobriété qui aurait abouti sur un film banal. Prenant même parfois la forme d’un véritable film de genre, entre thriller et horreur, par ses lumières travaillées et ses ambiances anxiogènes, Neds possède le cachet visuel nécessaire à son impact émotionnel. Un brin démonstratif et globalement manichéen, avec pour fil conducteur un environnement négatif qui influe forcément sur l’individu, Neds avait tout pour se planter mais s’en sort miraculeusement et tout puissant, à l’image de ce plan final juste ridicule sur le papier mais d’une puissance iconographique extraordinaire.

Aucun doute qu’on pourra trouver Neds lourdingue, mais Peter Mullan livre une nouvelle pépite outrancière qui ne laisse aucune place aux bons sentiments. Il nous cloue au siège dans des excès graphiques surréalistes et enterre un à un tous ses personnages, qu’il entoure pourtant d’une affection bienveillante. Le mal dans le sang, l’idée passe par le personnage qu’il se donne également, un père violent et alcoolique dont le bref instant de lucidité vous glace le sang. Porté par des sonorités glam rock bien connues et par la révélation de ce jeune acteur incroyable, Conor McCarron, qui pour sa première expérience au cinéma met tout le monde à genoux, par la violence infinie qui se terre derrière son physique de gentil nounours inoffensif. Alors oui, Neds est un peu long, agace parfois par ses partis pris, mais Peter Mullan donne une leçon de comment devrait être traité un drame social à notre époque, avec style et sans avoir peur d’aller trop loin dans le symbolisme. C’est le retour d’un artiste majeur, et il ne le rate pas, son film se prend tel un uppercut.

FICHE FILM
 
Synopsis

"Si vous voulez un NED, vous allez avoir un putain de NED !" Glasgow, 1973. Le jeune John McGill est sur le point d’entrer au collège. Garçon brillant, la voie est cependant loin d’être toute tracée pour lui, entre un père violent et les préjugés de ses professeurs qui n'ont pas oublié son frère aîné "irrécupérable", Benny, devenu membre des NEDS. Les NEDS (Non Educational Delinquents), dangereuses petites frappes, font régner la terreur dans les quartiers. La réputation de Benny vaut à John d’être protégé et lui ouvre très vite les portes du gang.