Mystery (Lou Ye, 2012)

de le 19/03/2013
 
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Débarrassé de son interdiction de tourner en Chine, qui aura duré 5 ans mais qui ne l’aura pas vraiment empêché de faire son travail, Lou Ye faisait cette année l’ouverture d’Un Certain Regard avec Mystery, son premier film tourné « officiellement » sur le territoire chinois depuis Une Jeunesse chinoise qui lui valut les foudres du gouvernement. Avec Mystery, Lou Ye change de voie et délaisse quelque peu la fièvre des ébats amoureux pour composer un thriller complexe et sophistiqué, qui évolue d’un genre à l’autre entre la chronique sociale cinglante et l’enquête policière ancrée dans le cinéma de genre. Quelque part il renoue avec un cinéma presque populaire comme il l’avait abordé dans Purple Butterfly, qui embrassait déjà le polar à pleine bouche. Lou Ye a visiblement appris beaucoup de choses de ses expérimentations du cinéma guerilla, pas que des bonnes d’ailleurs, mais son retour au pays lui permet de livrer un film intense, parfois maladroit, doté d’une véritable identité graphique, cruel, et surtout très intelligemment écrit, à quelques choix narratifs douteux près.

Difficile d’affirmer qu’on se trouve chez Lou Ye lors de l’impressionnante séquence d’ouverture, un accident sous une pluie battante dans le plus pur style du film noir en provenance de Corée du sud. Violent, au visuel affuté, noir à souhait, le changement se note immédiatement chez l’auteur chinois qui a visiblement revu ses ambitions à la hausse. Une ouverture digne d’un polar de luxe et qui rythmera la totalité du film. Et si Mystery s’engage clairement dans la voie d’un cinéma plus populaire, voire d’un véritable film de genre, il ne marque pas vraiment un quelconque recul de Lou Ye qui se montre toujours aussi mordant. Ainsi s’il délaisse quelque peu le sexe, même s’il est toujours aussi à l’aise pour filmer des ébats amoureux torrides, il n’en a pas fini avec la charge sociale pour mettre en lumière les déviances de son pays. A travers ce triple portrait de la classe moyenne, voire de ces nouveaux riches, en se focalisant sur l’adultère d’un homme qui construit son existence sur une double-vie, Lou Ye met en lumière le caractère profondément schizophrène de cette société. Un monde tiraillé de part et d’autre entre un modernisme occidental et une tradition ancestrale qui fait de l’homme chinois un être phallocrate et de la femme chinoise une victime qui n’a d’autre choix que d’user de vices pires encore pour s’exprimer. Franchement cruel dans sa démonstration, Mystery est un film finalement très féministe, au sens premier et noble, non dans ses dérives actuelles. L’homme y est montré comme un personnages idiot et égoïste, incapable de faire des choix aussi simples que celui de la femme avec qui il veut passer sa vie. Terreau idéal pour tisser une intrigue de thriller, ce constat social fait le cœur du film, prouvant que s’il revêt des apparats plus « commerciaux » le cinéma de Lou Ye n’a rien perdu de son acidité et de sa lucidité. Incorruptible et surtout très malin, le cinéaste chinois use d’artifices et de métaphores comme tous les grands réalisateurs issus de pays dans lesquels la censure a bien plus d’importance que les artistes. Il ajoute ainsi une strate de lecture assez fascinante, équilibrant quelque part le thriller pur et dur qu’il ne tient pas toujours au plus haut niveau.

Là où Mystery passionne, c’est dans son côté profondément manipulateur, et donc dans son écriture. Là où une scène parait complètement à côté de la plaque et semble mettre en avant une facilité scénaristique grossière, elle se révèle plus tard essentielle et surtout finement intégrée au gigantesque processus du récit. Contre toute attente, Mystery s’inscrit ainsi dans la grande tradition du thriller qui en impose par son écriture, alors que c’est paradoxalement là-dessus qu’il possède ses plus grandes faiblesses. Le gros problème de Mystery repose sur toute la partie de l’enquête policière. On comprend rapidement que Lou Ye cherche à braquer son projecteur sur le pouvoir des puissants face à la police et la corruption, et sa démonstration est édifiante. Sauf qu’il en oublie un peu que tout thriller a besoin d’une trame policière solide, et il livre une enquête un peu minable dont on peine à saisir tout l’intérêt. Et ce n’est pas dans sa grande révélation, au demeurant très bien amenée, que les choses s’arrangent sur ce point. Pour le reste, il retrouve quelques uns de ses acteurs habitués qui sont toujours aussi à l’aise devant sa caméra, composant des personnages complexes souvent passionnants dans leurs contradictions. Et s’il se paye le luxe d’un directeur de la photographie qui livre un boulot remarquable sur la lumière, production « officielle » oblige, son recours systématique à la caméra à l’épaule fonctionne par intermittence. L’aspect guérilla de son film, directement hérité de ses tournages interdits, possède un certain charme mais n’est pas toujours justifié. Certaines séquences en deviennent illisibles alors qu’on les sent magnifiques, d’autres tombent dans un lyrisme dramatique un peu facile, Mystery ressemble un peu à un film bâtard mais n’en reste pas moins profondément troublant du début à la fin, jusque dans ses maladresses et imperfections. Lou Ye reste bien l’un des auteurs chinois les plus passionnants à suivre.

FICHE FILM
 
Synopsis

Lu Jie est loin d’imaginer que son mari Yongzhao mène une double vie, jusqu’au jour où elle le voit entrer dans un hôtel avec une jeune femme.
La vie de Lu Jie s’effondre alors, et ce n’est que le début...
La jeune femme meurt renversée par une voiture peu de temps après. Le policier en charge de l’affaire refuse de croire à un accident...