Mysterious Skin (Gregg Araki, 2004)

de le 08/09/2009
 
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Comment traiter au cinéma un sujet aussi difficile que la pédophilie sans tomber dans le voyeurisme ou le didactisme ennuyeux? En adaptant la nouvelle de Scott Heim qui l’a bouleversé durablement, Araki tourne pour la première fois une histoire qu’il n’a pas inventée. Et cette histoire n’a rien d’un trip sous acide, il s’agit d’un vrai drame, d’une noirceur extrême et qui ne laisse que peu de place à l’espoir… La chronique d’une enfance/adolescence souillée, le portrait d’une jeunesse insouciante ou portée sur l’auto-destruction… un sujet qui n’aurait pas fait tâche dans la filmographie de Larry Clark qui en aurait fait un nouveau chef d’œuvre glauque, c’est plus étonnant chez Araki, peu habitué à tant de noirceur (et qui l’exorcisera avec Smiley Face), qui en fait un film essentiel. Un de ces films qu’on n’oublie jamais, qui nous marque profondément et à vie… et accessoirement la révélation d’un comédien juste génial.

[quote]I wanted to tell Brian it was over now and everything would be okay. But that was a lie.[/quote]

Mysterious Skin ne tombe jamais dans la facilité, ne nous montre jamais d’actes sordides avec des enfants, chose dans laquelle d’autres réalisateurs plus à la recherche du choc à tout prix que d’une intégrité artistique auraient pu tomber. Non ici Araki joue sur la suggestion à chaque instant, et il faut avouer que le sourire béat de l’entraîneur moustachu en dit bien plus que tout plan racoleur… Alors bien sur le propos est révoltant, mais le réalisateur ne se pose jamais en juge, intelligemment il nous expose les faits, nous montre les conséquences sur la vie d’enfants abusés, qu’ils soient consentants ou pas… Sur ce point le personnage de Neil enfant peut choquer. A 8 ans il est déjà conscient de son homosexualité et fantasme sur des adultes. Mais pourtant il ne se remettra jamais vraiment de ce qui s’est passé cet été là…

Araki joue particulièrement sur les sens dans son film, le toucher en particulier, d’où le titre. Mysterious Skin s’ouvre sur ce plan magnifique du visage d’un enfant, à la peau encore pure, le contraste avec une scène plus tard n’en est que plus déstabilisant… car pour le réalisateur (et l’auteur) les conséquences d’un tel drame sont que pour les victimes d’actes pédophiles, non seulement l’enfance est détruite mais le traumatisme est tel qu’ils restent coincés à vie dans cette enfance… Et son propos il l’illustre à travers le cheminement de deux adolescents en pleine errance sociale. L’un a complètement occulté l’outrage à tel point qu’il pense avoir été victime d’un enlèvement extraterrestre mais son comportement asexué ne laisse jamais la place au doute.

L’autre au contraire l’a accepté à tel point qu’il en a fait son mode de vie. Non pas qu’il s’adonne à ce genre de pratique infâme avec des enfants, mais il se lance dans une spirale de sexe dangereux, un cercle qui ne semble pas avoir d’issue tant il s’y complaît, ayant occulté de sa vie tout sentiment pouvant le lier à quelqu’un… Une sorte de coquille vide incapable d’aimer, de haïr ou de pleurer. Dans sa recherche de sensations extrêmes, mué par un désir d’auto-destruction flagrant (ses rapports sexuels non protégés…), même sa rencontre avec un vieux malade du SIDA (le toujours impressionnant Billy Drago) ne le ramènera pas à la réalité… Il n’y a bien que cet accident, d’ailleurs la scène la plus ouvertement violente qui ne soit pas suggérée, qui lui remettra les pieds sur terre et après lequel il se laissera aller à ses émotions…

Mysterious Skin est un film éprouvant pour le spectateur peu habitué à ce genre d’images. Mais il l’est aussi pour les acteurs qui incarnent des personnages traités avec autant de tendresse que de cruauté. Les deux enfants sont superbes mais c’est adolescents qu’ils se révèlent. Brady Corbet en Brian est émouvant tellement il est pathétique mais celui qui impressionne vraiment c’est Joseph Gordon-Levitt! Il semble être né pour le rôle de Neil, l’image parfaite de l’insouciance et de l’auto-destruction adolescente… Il est LA révélation du film et même si autour de lui Michelle Trachtenberg ou Elisabet Shue sont magnifiques, sa performance éclipse tout le monde!

Gregg Araki réussit le pari un peu fou d’allier à un sujet aussi moche et traumatisant une image vraiment belle. Car avant tout Mysterious Skin est un beau film! A la fois réaliste et onirique, il trouve la mise en images parfaite, ne tombe jamais dans le choc facile et lui préfère le hors champ ici bien plus efficace pour souligner un propos avant tout pudique.

Mais malgré tout, Mysterious Skin est un film qui broie le spectateur, on en ressort pas vraiment indemne et ces images nous restent en tête longtemps après… d’autant plus que dans un final qui lève complètement tout mystère, un final rempli d’une émotion sincère, les paroles de Neil McCormick résonnent durablement comme le témoignage d’une vie volée, des paroles à la fois belles, pleines de sens, mais d’un pessimisme qui fait froid dans le dos.

FICHE FILM
 
Synopsis

A huit ans, Brian Lackey se réveille dans la cave de sa maison, le nez en sang, sans aucune idée de ce qui a pu lui arriver. Sa vie change complètement après cet incident : peur du noir, cauchemars, évanouissements... Dix ans plus tard, il est certain d'avoir été enlevé par des extraterrestres et pense que seul Neil Mc Cormick pourrait avoir la clé de l'énigme. Ce dernier est un outsider à la beauté du diable, une petite frappe dont tout le monde tombe amoureux mais qui ne s'attache à personne. Il regrette encore la relation qu'il avait établie avec son coach de baseball quand il avait huit ans. Brian tente de retrouver Neil pour dénouer le mystère qui les empêche de vivre.