Mud (Jeff Nichols, 2012)

de le 01/05/2013
 
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Après avoir enchanté la Semaine de la Critique avec l’exceptionnel Take Shelter, Jeff Nichols faisait cette année son entrée dans la cour des grands à Cannes, la compétition officielle. Avec Mud, il signe un retour à un cinéma plus proche de Shotgun Stories que de Take Shelter, un cinéma ancré dans le mythe américain et s’en nourrissant pour développer son récit initiatique. Dans une veine que n’aurait pas renié Clint Eastwood, Jeff Nichols délaisse peut-être sa singularité formelle pour aborder une nouvelle fois les mêmes thèmes sous un angle clairement « classique » dans le sens noble du terme. Porté par le souffle des écrits de Mark Twain et les apartés d’errance naturaliste de Terrence Malick, Mud est à la fois le plus simple et le plus beau des films de Jeff Nichols, un film peut-être moins fort sur l’instant mais un film qui marque une évolution et une véritable assurance chez son auteur, qui l’installe à la hauteur des grands conteurs du cinéma américain et qui laisse des espoirs complètement fous quant à son avenir. Non le cinéma américain n’était pas à la traine cette année à Cannes. Il était populaire, il était nourri de ses propres racines, il était ample et il était beau.

Porté tout entier par la magie d’une rencontre improbable entre Steven Spielberg, Clint Eastwood, Terrence Malick et Charles Laughton, Mud se cache derrière un traitement classique du conte initiatique et de l’irruption du monde adulte dans celui des enfants pour mieux livrer son regard sur les valeurs essentielles de l’Amérique. Rapidement, Jeff Nichols installe ses motifs chéris, et notamment celui de la famille dysfonctionnelle, pour les projeter dans l’univers de l’enfance et ainsi utiliser une certaine forme de naïveté pour illustrer son propos. Son idée, assez brillante, est d’aborder cette thématique lourde par le prisme de l’histoire d’amour impossible. Mud est ainsi un canevas de romances contrariées dont on peut voir les conséquences désastreuses sur l’état des familles des deux héros enfants, ou les prémices chez tous les autres personnages. Rythmé par le fil de l’eau et une bande son très neo-western parfois, Mud fait de l’île du film une sorte d’Eden, un lieu dans lequel tous les espoirs sont permis, une terre sur laquelle un probable bandit devient une sorte d’ange gardien, où les bateaux se retrouvent dans les arbres et où la nature règne en maître incontesté, protégée par ses pièges tels que les serpents ou autres animaux sur lesquels Jeff Nichols laisse filer sa caméra. Si le film impressionne souvent, c’est par son application à bâtir de vrais personnages, complexe et aux réactions inattendus, qui se construisent au fil des bobines en se nourrissant des autres. Mud n’est pas un film tout lisse, il se tisse à partir de trajectoires courbes qui s’entrechoquent pour mieux construire le duo de jeunes héros. Le résultat est assez bluffant car c’est en s’attardant sur les rôles secondaires adultes que semblent se construire les rôles principaux. Jamais frontal, ni manichéen, Mud prend la forme d’une fable naturaliste, d’un chemin vers l’illumination, d’un conte initiatique aux figures classiques transposées dans un univers accroché au réel. Bien sur on pense à Stand by me ou à Tom Sawyer, mais on pense surtout, comme cela était déjà le cas avec Les Géants de Bouli Lanners qui reprenait la même mythologie, à tous ces grands classiques américains qui savaient capter l’essence d’un monde et des individus qui le composent. Jeff Nichols n’impressionne pas autant qu’il a pu le faire sur ses films précédents, mais derrière le calme de sa mise en scène, posée et précise, c’est déjà l’âge adulte de son cinéma qui se précise. Un cinéma plus mainstream c’est vrai, mais qui marque la force d’un metteur en scène en pleine possession de ses moyens et des outils classiques.

Classique en puissance, Mud reprend quelque part le schéma de Shotgun Stories en cédant à l’appel de la fusillade finale, là encore dans une optique mainstream mais également pour y faire s’illustrer les figures les plus symboliques de ses personnages. Le héros crucifié dans un dernier élan lyrique, le guerrier d’un temps ancien, la troupe de suppôts de Satan envoyés dans un but strictement maléfique et punitif… et au milieu deux enfants qui ont grandi face à la désillusion. Ce final est à la fois beau et violent, transpire la mort mais reste lumineux car il fait tomber les masques. Avant d’en arriver là, Jeff Nichols construit de beaux personnages et fait d’Ellis et Neckbone deux voyageurs vers l’âge adulte. A travers leurs premiers émois, leur premier baiser, leur première désillusion amoureuse, ils se retrouvent avec la cruauté du monde adulte qui s’abat sur eux pour les faire grandir un peu plus vite. Construit autour de l’idée même de l’amour, utopie mise à mal avant d’être louée, Mud élève ses personnages qui puisent l’un dans l’autre pour grandir et s’élever spirituellement, des enfants aux adultes. Avec sa mise en scène posée et son découpage toujours juste, sa lumière qui joue avec l’heure bleue et sa composition décalée, Mud ne serait qu’un petit et beau film s’il ne bénéficiait pas de la participation de comédiens formidables. Porté tout le long par les jeunes Tye Sheridan et Jacob Lofland, hanté par les présences rares et précieuses de Michael Shannon et Reese Witherspoon, qui trouve là un de ses plus beaux rôles, Mud marque aussi l’affirmation de Matthew McConaughey comme un grand tant il rayonne sur tout le film. Clairement moins audacieux que les deux films précédents de l’auteur, mais Mud transpire tellement le grand et beau cinéma américain, et capte avec tellement de justesse l’esprit de l’enfance, qu’il s’impose comme une évidence de cinéma.

FICHE FILM
 
Synopsis

Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent lors d’une de leurs escapades quotidiennes, un homme réfugié sur une île au milieu du Mississipi. C’est Mud : une dent en moins, un serpent tatoué sur le bras, un flingue et une chemise porte-bonheur. Mud, c’est aussi un homme qui croit en l’amour, une croyance à laquelle Ellis a désespérément besoin de se raccrocher pour tenter d’oublier les tensions quotidiennes entre ses parents. Très vite, Mud met les 2 adolescents à contribution pour réparer un bateau qui lui permettra de quitter l’île. Difficile cependant pour les garçons de déceler le vrai du faux dans les paroles de Mud. A-t-il vraiment tué un homme, est-il poursuivi par la justice, par des chasseurs de primes ? Et qui est donc cette fille mystérieuse qui vient de débarquer dans leur petite ville de l’Arkansas ?