Moonrise Kingdom (Wes Anderson, 2012)

de le 16/05/2012
 
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Après sa récréation plus ou moins enfantine avec le formidable Fantastic Mr Fox, Wes Anderson revient au film live avec Moonrise Kingdom, film d’aventure et comédie enfantine comme lui seul en a le secret. L’enfance et la famille, deux thèmes toujours essentiels chez le réalisateur, et ce depuis Rushmore. En accueillant des nouveaux venus dans sa troupe d’acteurs déjà bien établie et rodée, le réalisateur se laisse aller à un récit sans doute moins noir que dans son immense A bord du Darjeeling Limited mais trouve à nouveau dans ce récit qu’il co-signe avec Roman Coppola un matériau idéal pour laisser se développer ses marionnettes humaines bercée entre la mélancolie et la dépression, sans cesse sur le point d’imploser mais trouvant à chaque fois un chemin de rédemption. Après le film « pour enfants » Wes Anderson signe un « film d’enfants » incroyablement beau, captant l’essence de la jeunesse pour mieux la confronter au monde adulte. Comme toujours chez le réalisateur, c’est beau à se damner et cela provoque autant de rires que de larmes. Le 65ème Festival de Cannes ne pouvait pas mieux démarrer.

Avec cette fable euphorisante qui transcende la rigueur de ses cadres et le goût pour la géométrie de Wes Anderson, à priori peu compatible avec le principe de comédie – et c’est bien là tout le génie du cinéaste texan. Sa maestria éclate dès la séquence d’ouverture, un modèle de construction qui aligne les travellings dans tous les sens pour définir la famille de Suzy, rigide et déréglée. Avec sa photo jaunâtre, ses cadres construits avec minutie et précision, trouvant toujours une symétrie signe d’un véritable sens de l’image, et sa multiplication de cadres dans le cadre ainsi que de regards caméra, souvent à travers des jumelles, Moonrise Kingdom impose immédiatement sa singularité, indissociable du cinéma de Wes Anderson. Cette rigueur maladive est fascinante pour modeler le monde des adultes, rigide, limité, fermé sur lui-même. On la retrouve à l’ouverture sur le camp scout, un long travelling latéral qui traduit la rigueur de cet univers fait de règles. Wes Anderson va d’ailleurs beaucoup s’en moquer de ce monde des scouts si cher à l’oncle Sam, mais sans pour autant en faire la thèse de son film qui va bien plus loin que le simple regard d’un cinéaste sur un mode de vie communautaire. Moonrise Kingdom est une quête, une quête multiple vers la liberté et l’amour. Des sentiments qui ne pouvaient pas trouver écrin plus pur que ces corps d’enfants. Qu’on ne s’y trompe pas, si le casting cinq étoiles fait la part belle aux adultes, ils ne sont que les catalyseurs de la fuite des enfants, de leur désir d’enfin vivre la grande aventure. En se basant sur des schémas de familles disfonctionnelles, Wes Anderson construit des personnages hauts en couleurs et déjà marqués par la vie à leur jeune âge. Dès leur départ, la mise en scène se fait plus libérée pour coller à leurs basques dans leur pèlerinage mythologique, sur la trace d’une ancienne peuplade. Ce royaume de l’aurore lunaire du titre, c’est leur royaume, pas seulement un lieu loin de la civilisation et de leurs mondes cadenassés comme semble le montrer le dernier plan du film, mais c’est leur aventure. Pendant ce chemin, à travers leurs rencontres, leurs batailles, leurs peines et leurs joies, ils construisent leur vie, des fondations solides qui leur feront oublier leurs dépressions mutuelles. Wes Anderson atteint ici une forme de grâce, dans sa mise en scène et dans ses thèmes, qui sonne comme une aboutissement de son parcours d’artiste. Il peut ainsi tout se permettre, et quand il montre ces enfants s’embrasser ou se caresser comme des enfants qui découvrent l’amour, cela n’est ni vulgaire, ni voyeur, et encore moins drôle. Habile, il trouve une forme d’émotion à laquelle on ne s’attendait pas, et ce même s’il y avait déjà touché auparavant. Car son aventure se double d’une quête inconsciente de spiritualité. La foi est partout, dans chaque image, et elle vient de façon naturelle, car à travers le regard des enfants.

Finalement, malgré les apparences, Moonrise Kingdom est un film imbibé de spiritualité, et ce n’est pas un hasard si une des plus belles scènes du film, une des plus mémorables, se fait à la sortie d’une chapelle. Mais le discours de Wes Anderson porte également sur le pouvoir de l’imaginaire, ce qui lui permet de livrer un film dans une lignée très spielbergienne dans son thème central. En opposant le monde des adultes, rigide, hystérique, incapable d’assumer ses sentiments, à celui des enfants, libres, capables de se sortir des pires situations simplement grâce à leurs ressources (liées à leur imaginaire et donc à leur enfance) Moonrise Kingdom touche à une sorte d’absolu de la représentation enfantine. Le pouvoir aux enfants, car ils ont encore la pureté du sentiment amoureux, et la beauté de l’innocence, car ils sont capables d’assimiler un enseignement rigide pour se créer leur propre philosophie. Cela pourrait paraître facile, presque niais, c’est pourtant d’une puissance assez incroyable à l’écran. Simplement car Wes Anderson gère sa construction à la perfection, tout en gardant ses petites manies formelles qui font la singularité de son cinéma, car il est capable de tirer ce qu’il veut de n’importe quel acteur et de le faire briller dans le contre-emploi (Bruce Willis et Edward Norton sont formidables), car il sait composer avec des caméos, car il a trouvé chez Alexandre Desplats son alter-ego compositeur (qui a droit à un superbe générique de fin), car il filme son aventure avec des plans magnifiques de western et qu’il sait raconter une histoire avec toute la simplicité qu’elle réclame. Moonrise Kingdom est une merveille, un de ces films follement euphorisants et lyriques, qui en appelle en permanence à la mélancolie du spectateur pour faire renaître le spectre de l’enfance et des premiers émois amoureux ou physiques, un film qui joue avec le burlesque et l’expressionnisme, et qui érige l’amour le plus pur en solution magnifique à une certaine forme d’apocalypse. Dépressif, hautement facétieux, porté par une folie douce et un couple d’enfants incroyables, Moonrise Kingdom est aussi beau à l’image que dans le texte, un hymne à la liberté et une franche réussite de plus pour ce surdoué de Wes Anderson.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.