Mon père va me tuer (Daniele Ciprì, 2012)

de le 16/12/2012
 
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Festival De Cinéma Européen des Arcs : Film d’ouverture en compétition.

Directeur de la photographie de talent, Daniele Ciprì s’est essayé à la réalisation par trois fois par le passé, à chaque fois en tant que co-réalisateur avec Franco Maresco. Avec Mon père va me tuer, il s’essaye pour la première fois à l’exercice en solo et signe un film pas très éloigné du Reality de Matteo Garrone. Un film très inégal, propulsé par quelques fulgurances mais globalement assez décevant par rapport à la somme de talents réunis sur le projet. A l’arrivée, un produit criard et ne provoquant que de trop rares émotions, tentant difficilement de faire renaître la commedia dell’arte.

Cette année à Cannes, Reality contait déjà l’obsession d’un loser flamboyant pour la célébrité illusoire, tandis que Mon père va me tuer aborde un thème similaire à travers l’obsession d’un autre loser pour un improbable signe extérieur de richesse : une mercedes. Ces deux films sont à la fois symptomatiques d’une Italie en crise qui se cherche de nouveaux rêves mais également d’un cinéma transalpin qui cherche à retrouver ses racines tragicomiques à travers un traitement osant le burlesque. Malheureusement, par ses excès surréalistes et sa tendance à pousser les comédiens dans leurs derniers retranchements, jusqu’à l’hystérie, Mon père va me tuer devient assez rapidement épuisant, tout en peinant à créer une quelconque émotion. Ni vraiment drôle, ni émouvant, le film se love dans un esthétisme bien trop élégant par rapport à son contenu. Reste donc l’impression d’un film qui avance à l’aveugle en soignant ses formes mais qui cherche son propos du début à la fin. Dommage car il y a de très belles choses là-dedans, quelques fulgurances qui laissent entrevoir la grande comédie pathétique qu’il aurait pu être, quelques acteurs incroyables, mais un ensemble qui s’égare à travers un scénario manquant cruellement d’enjeux dramatiques.

E' stato il figlio

L’art du grotesque, pour qu’il soit digeste, nécessite une attention toute particulière. Le problème de Daniele Ciprì est qu’il poursuit sur cette voie entamée sur ses travaux précédents tout en semblant privilégier l’aspect visuel de son film à sa narration, et ce malgré l’implication du coscénariste Massimo Gaudioso dont la plume se retrouve dans les scripts de Gomorra et Reality justement. Concrètement, le bonhomme est un directeur de la photographie de talent et cela se voit immédiatement, il ne compte d’ailleurs que sur lui-même pour traiter la lumière de son film, et elle est d’ailleurs somptueuse. Dans des nuances très travaillées, des couleurs éclatantes, ajoutées à des compositions de cadres extrêmement précises, Mon père va me tuer peut se targuer du qualificatif de « beau film ». Malheureusement c’est au niveau du récit que l’ensemble se tire une balle dans le pied. Si l’idée du conte, avec un narrateur assez mystérieux dans ce qui ressemble à une banque, et la construction en longs flashbacks, est excellente, c’est l’histoire en elle-même qui déçoit avec des situations rocambolesques. Il a beau embrasser la tragicomédie dans tout ce qu’elle a de plus grotesque, se posant évidemment en héritier des maîtres italiens et notamment Luigi Comencini, le résultat ne tient jamais ses promesses. Il manque clairement un fil conducteur à cette drôle de peinture d’une Italie des années 70 qui pourrait très bien être celle d’aujourd’hui. Autant ces portraits de religieux ripoux, d’un système administratif rongé par ses connexions avec la mafia, de galériens dans leurs grandes tours, tapent juste, autant le récit principal de Nicola Ciraulo, son fils et sa mercedes flambante neuve manque cruellement de vrais enjeux. Cette absence se traduit par l’impossibilité chronique à s’attacher aux personnages jusqu’à se retrouver à les observer évoluer dans un univers dont on n’a pas grand chose à faire.

E' stato il figlio

Ça et là pourtant, Mon père va me tuer se montre superbe. Quelques séquences disséminées au sein d’une narration très linéaire, de cette course grotesque pour aborder un bateau échoué et y récupérer les plus belles pièces de cuivre à quelques réunions de famille passionnantes, en passant par LA scène du film, une longue séquence assez incroyable avec toute la famille échouée sur une plage. Là, tout à coup, le sens du grotesque s’affirme par le cadre et les silences, par des situations surréalistes, captant par l’excès un vrai esprit de famille un peu bizarre mais attachant. L’élément central qui permet de maintenir le film à flot, au-delà de son traitement purement visuel, se nomme Toni Servillo. L’acteur capable de donner un intérêt au plus médiocre des films de ses compatriotes livre une nouvelle prestation tout en excès, portant littéralement le film sur ses épaules. On n’en dira pas autant de tous les comédiens qui l’entourent, basculant allègrement dans un surjeu insupportable jusqu’à une forme d’hystérie totale dans le dernier acte de cet étrange opéra, avec une grand-mère hurlant à tue-tête. Par sa lourdeur globale, Mon père va me tuer perd de sa finesse de trait qui visait à plonger au cœur d’une société dysfonctionnelle. Ne restent que les cris, les images surréalistes (un vieil homme et un enfant, un chien, une chanson, un avocat avec des pellicules grosses comme des miettes de pain…), et la sensation d’un film qui fait légèrement fausse route en ne parvenant jamais à justifier logiquement les actions de ses personnages, sortant ainsi le spectateur du récit. Dommage, car l’ombre morbide qui flotte sur cette comédie était sacrément intéressante.

FICHE FILM
 
Synopsis

Palerme, les années 70. La famille Ciraulo vit dans un quartier misérable de la ville. Suite à la mort de leur fille, tuée lors d’un règlement de compte, la famille découvre qu’il existe un fonds d’indemnisation des victimes de la Mafia...
Le père décide alors d’investir dans une luxueuse voiture : plus qu’un symbole de richesse, elle deviendra l’instrument de leur défaite et de leur ruine.