Möbius (Eric Rochant, 2013)

de le 26/01/2013
 
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L’ex-révélation Eric Rochant, qui en 1989 créa la sensation avec Un Monde sans pitié avant de faire vaciller le cinéma français avec ce qui restera comme son chef d’œuvre, Les Patriotes, n’est plus que l’ombre de lui-même depuis plus de 10 ans. Möbius aurait dû être sa résurrection. Malheureusement, à cause d’un script indigne, tout le talent intact qu’il peut développer dans la mise en scène ne sert à rien et la déception est immense. Möbius est un film raté parcouru de fulgurances et de moments de grâce certes, mais un film raté avant tout.

Möbius avait tout du film de la nouvelle ère pour Eric Rochant, qui depuis Total Western, essai en partie raté mais fascinant, enchaîne longs métrages indignes de son talent et épisodes de Mafiosa. Un pitch qui sonne comme un grand thriller américain dopé à l’espionnage et aux montages financiers, une ambiance noire, un acteur en état de grâce, un accouchement dans la douleur, de quoi promettre un film passionnant à défaut du grand film espéré. Malheureusement si la première partie du film maintient habilement cette illusion, de terribles problèmes de scénario viennent mettre à mal l’entreprise, jusqu’à en détruire les fondations. Möbius fascine d’abord, agace ensuite, puis laisse place à l’incompréhension. Pourquoi diable Eric Rochant n’a-t-il pas fait appel à un scénariste pour organiser ses idées ? Pourquoi tombe-t-il dans des effets de narration vulgaires ? On peut se demander jusqu’où il a pu avoir les coudées franches tant plusieurs éléments laissent entrevoir l’ombre d’un cadrage précis, comme s’il n’avait pas bénéficié de toute la liberté nécessaire. Intrigue alambiquée pour trois fois rien, séquences gênantes, direction d’acteurs parfois approximative et final carrément ridicule, de quoi laisser un goût très amer tant face à ces écueils Möbius se montre parfois d’une élégance rare au sein du cinéma hexagonal.

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Les premières minutes, voire toute la première partie, laissent pourtant voir quelque chose de grand. Très habile pour poser les bases d’une intrigue, Eric Rochant ouvre son film sur des mouvements opératiques du plus bel effet pour délimiter son décor monégasque. On a presque l’impression de retrouver ce souffle qui faisait des Patriotes un film si inclassable et ample. Malheureusement l’illusion finit par s’évaporer et des erreurs grossières viennent semer le doute, avant de littéralement mettre un frein à toute l’entreprise. Möbius est un film qui ne se dépare jamais de son élégance. Qu’il s’agisse de la mise en scène pure ou de la photographie, le film possède quelque chose de grand qui n’est pas vraiment commun en France : une patte. Cette signature formelle permet à Eric Rochant de construire un autre élément rare, à savoir une véritable ambiance inédite et étrange. On navigue ainsi dans un genre codé, le thriller, mais sans ressentir l’impression d’une œuvre commune. Ce sens de l’original, Möbius ne le quitte d’ailleurs jamais, si ce n’est dans un final tout bonnement ridicule tant il opère une rupture de ton brutale et ne s’accorde plus du tout avec ce qui avait été mis en place jusque là. Jusqu’à cette débandade surprenante, on assiste à un spectacle souvent honnête mais jamais transcendé, au déroulement d’un récit faussement complexe doublé de vrais problèmes de narration, le tout ponctué de petits éclairs de génie qui viennent nous rappeler de quoi est capable ce réalisateur. Un jeu des apparences qui devient de plus en plus dangereux jusqu’à atteindre une sorte de paroxysme lors d’une séquence de téléphone au montage remarquable, une scène d’amour d’une sensualité folle cadrée au plus près des corps mais complètement surréaliste, ou quelques scènes pendant lesquelles se met en place un jeu pervers entre séduction et domination. Autant d’éléments qui créent les fondations de ce qu’aurait dû être Möbius. Un thrilleur sulfureux mettant en scène des personnages puissants dans des jeux de pouvoir et de dupes, ce qui n’est pas vraiment le cas tant le scénario emprunte des sentiers balisés.

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Il y a de quoi enrager tant à de nombreuses reprises l’ombre des Patriotes se fait sentir, qu’il s’agisse du jeu sur le langage ou sur les machinations et les sociétés secrètes, trouvant toujours un écho dans l’intimité des personnages. Des personnages qui sont ici pour la plupart sous-écrits et n’existent ainsi que trop peu. Avec cette tendance à tout souligner des dizaines de fois, y compris ce qui ne fonctionne jamais à l’image de cette idée pourtant très belle du souvenir des bras de l’homme aimé. Rien n’y fait, les poupées gigognes ont du mal à s’emboîter, le récit ne prend pas et cette histoire de ruban de Möbius parait bien artificielle. Dommage car on voit bien les prises de risque au niveau du casting, la volonté de faire un cinéma de genre au-dessus du lot avec une mise en scène racée, un sens du rythme et du découpage, et une ambiance trouble. Mais à côté d’un Jean Dujardin pas si impressionnant, Cécile De France et Émilie Dequenne paraissent ne jamais s’exprimer à leur juste valeur, tandis que Tim Roth assure le strict minimum. Retour manqué donc pour Eric Rochant qui a pourtant beaucoup donné de sa personne pour que ce projet aboutisse. Mais avec un scénario aussi peu palpitant ou cohérent, tous les efforts pour en faire quelque chose de noble ne peuvent qu’échouer. Toutes les séquences américaines situées dans les bureaux de la CIA afin de faire avancer artificiellement l’intrigue sont assez symptomatiques des maladresses du script par exemple. Möbius restera comme une belle promesse de renaissance qui n’a pas été tenue. Un film assez faible sauvé par quelques éléments épars qui portent tout ce qu’il aurait dû être, de son style peu commun à ses éclairs de violence, en passant par sa tentative d’explorer un univers d’espionnage financier sous un nouveau jour. Quel dommage.

FICHE FILM
 
Synopsis

Grégory Lioubov, un officier des services secrets russes est envoyé à Monaco afin de surveiller les agissements d’un puissant homme d’affaires. Dans le cadre de cette mission, son équipe recrute Alice, une surdouée de la finance. Soupçonnant sa trahison, Grégory va rompre la règle d’or et entrer en contact avec Alice, son agent infiltré. Naît entre eux une passion impossible qui va inexorablement précipiter leur chute.