Mission: Impossible – Protocole fantôme (Brad Bird, 2011)

de le 08/12/2011
 
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Jusqu’ici, avec tout ce qu’on peut penser des films pris individuellement, de l’application de De Palma qui définit quelques codes toujours en vigueur dans les films d’espionnages à la révélation de J.J. Abrams qui assurait son passage du petit au grand écran sans démériter, en passant par un John Woo en plein délire, la saga Mission: Impossible est peut-être celle qui tient le mieux la route. Et ce pour une raison principale : en gardant un œil dans le rétroviseur pour perpétuer un certain esprit de l’œuvre originale (masques, trahisons, manipulations…) chaque réalisateur intervenu a réussi à imposer son univers sans jamais se renier ou se plier à quoi que ce soit. On se demandait ce qu’il allait se passer avec Brad Bird, génie de l’animation qui nous a ébloui en trois films (Le Géant de fer, Les Indestructibles et Ratatouille) et qui signe là son premier film live – qui plus est au sein d’une franchise – quelques mois seulement avant son compère de chez Pixar, Andrew Stanton. Le passage au live apporte au moins deux éléments à risque pour un habitué de l’animation : des contraintes physiques et surtout des acteurs à gérer, qui se doivent d’être aussi malléables que des personnages numériques. Dès les premières secondes, plus d’inquiétude, Brad Bird est l’homme de la situation. Mission: Impossible – Protocole fantôme trouve immédiatement sa place tout en haut dans la saga, une réussite éblouissante.

Avec la séquence d’ouverture traditionnelle, prologue au générique tant attendu, Brad Bird nous rappelle à quel point il maîtrise l’exercice pour délivrer une surdose d’action en quelques minutes, comme il l’avait fait avec le jaillissement de Remy en ouverture de Ratatouille. D’entrée de jeu il imprime à la fois un rythme qui ne faiblira jamais et un style virtuose pour filmer l’action. Au bout de deux minutes, il nous sort un plan de malade avec Josh Holloway qui court sur un toit, saute, se retourne en l’air et vide son chargeur avant d’atterrir et poursuivre sa course. Et ce n’est qu’une mise en bouche. Brad Bird va complètement se réapproprier la mythologie Mission: Impossible, bourrer le concept d’adrénaline jusqu’au débordement, mais également renouer avec une certaine tradition du cinéma d’espionnage et faire du Brad Bird. Mission: Impossible – Protocole fantôme n’est donc pas « juste » un bon gros blockbuster véhicule pour un Tom Cruise cinquantenaire mais une sorte d’hybride entre film d’action et film d’auteur qui s’impose assez naturellement en étape majeure de l’évolution du cinéma d’action US. En puisant des éléments dans l’histoire du film d’espionnage, voire du film noir, avec un ennemi presque abstrait qui n’est autre que la Russie, nous renvoyant à toute une légende du cinéma, ou encore le personnage de Léa Seydoux qui n’est ni plus ni moins qu’une réincarnation de la tueuse/femme fatale (blonde, froide, imperméable), Brad Bird relance la roue de l’histoire tout en bouclant un cycle dans la saga des Mission: Impossible. Ce n’est pas pour rien que pour la première fois Tom Cruise n’est pas seul sur l’affiche, Mission: Impossible – Protocole fantôme adopte une idée d’Assassin’s Creed Brotherhood et elle est là l’empreinte majeure de Bird, dans la construction d’une équipe. Équipe ou famille, thème majeur des deux films de Bird pour Pixar, tellement poussé qu’à de nombreuses reprises on se croirait devant une adaptation live des Indestructibles qui ne seraient plus des super-héros mais des membres du IMF. C’est d’ailleurs une des plus belles figures du film que de voir le personnage d’Ethan Hunt lutter pour s’entourer et protéger ce cercle, y faire naître un fonctionnement familial naturel. Dès lors tout prend du sens. Jane Carter serait une femme de substitution, l’agent Brandt et Benji les deux enfants aux comportements diamétralement opposés. Benji, exceptionnel Simon Pegg, apporte la caution comique nécessaire, avec un sens du tempo qui fait mouche à chaque fois et baisse le surplus d’adrénaline, tandis que Brandt (Jeremy Renner) incarne le grand frère qui se traîne un drame et représente l’avenir, clairement.

Au delà du monument d’action que constitue Mission: Impossible – Protocole fantôme, Brad Bird a des choses à dire et surtout, il sait comment les dire. Ainsi, jusqu’à la séquence finale qui sonne comme un écho à la première partie de Mission: Impossible façon De Palma, on assiste à la construction d’une base « familiale » mais également à une réflexion sur la condition du héros qui rapproche assez clairement le film du cinéma de John McTiernan jusqu’à Une Journée en enfer. Dans les faits, tout en le montrant comme un surhomme qui n’a aucun espoir de vivre une vie de famille « normale » il sème dans le récit quelques petits indices sur son statut de héros purement fictionnel. Le temps d’un dialogue, très intelligent, Ethan Hunt explique à Brandt que les méchants ne pensent pas, ils tirent sur tout ce qui bouge, le héros peut ainsi les prendre à revers. En quelques secondes, il résume le traitement cinématographique du héros face à une dizaine de bad guys. À travers ce sous-texte et cet humour très présent, Brad Bird signe bien un épisode qui propose quelque chose d’inédit. Une autre idée plutôt maligne renvoie à McT, un jeu sur le langage qu’on n’avait plus vu aussi bien traité depuis des années. Dans une scène en Russie, Ethan Hunt a perdu connaissance et lorsqu’il se réveille, les sous-titres pour ce qui se dit dans l’hôpital sont en russe avant de se fondre dans du français pour symboliser sa prise de conscience. C’est du détail, mais c’est dans le détail que se font les grands films, en ne laissant pas de place aux approximations. Dans ce soucis du détail et de la relecture d’un mythe, c’est la première fois que Hunt, ou l’équipe, ne peut pas compter sur la technologie, aussi évoluée soit-elle. C’est la fin de la toute puissance.

Et si Mission: Impossible – Protocole fantôme s’impose comme une réussite par son récit à la fois retord et simple, carré, ainsi que par une famille d’acteurs dirigés de main de maître – et ça c’est LA grosse surprise – on n’oublie pas que Brad Bird était surtout attendu pour mettre en scène de l’action. Et bien il assure et confirme qu’un génie de l’animation peut très bien passer derrière une vraie caméra et pondre des choses tout aussi géniales. Si la séquence attendue de la Burj Khalifa reste le moment d’anthologie de toute la saga, avec l’utilisation du format IMAX qui créé une terrible sensation de vertige lors d’un mouvement de caméra vers le vide, elle n’est pas la seule. Entre une course complètement dingue au Kremlin avec une scène complètement folle en arrière-plan, une poursuite en pleine tempête de sable, une baston dans un parking automatique, on a droit à une bonne dizaine de très grosses scènes d’action. Mission: Impossible – Protocole fantôme est un film extrêmement généreux dans l’action, mais surtout très maîtrisé, avec un dosage qui frôle le too much sans jamais le toucher. On est un peu face à l’anti-James Bond new age, à savoir de l’action à gogo, parfois brutale, des cascades hallucinantes (mais vraiment) et une mise en scène qui reste élégante sans jamais tomber dans l’hystérie de la shaky cam. Brad Bird assure là où d’autres s’en foutent et cherchent un « réalisme », lui apporte un soin tout particulier à son découpage de l’action. Tout est précis, millimétré, minuté. Avec des plages rythmiques là aussi d’une précision chirurgicale. Il n’y a qu’à voir cette double séquence d’échange de codes/diamants dans un montage parallèle remarquable. Il se pourrait bien que pour ce premier essai en prises de vue réelle, Brad Bird ait signé le meilleur épisode de la saga, et accessoirement un des films d’action américains les plus fous depuis très longtemps.

FICHE FILM
 
Synopsis

Impliquée dans l'attentat terroriste du Kremlin, l'agence Mission Impossible (IMF) est totalement discréditée. Tandis que le président lance l'opération "Protocole Fantôme", Ethan Hunt, privé de ressources et de renfort, doit trouver le moyen de blanchir l'agence et de déjouer toute nouvelle tentative d'attentat. Mais pour compliquer encore la situation, l'agent doit s'engager dans cette mission avec une équipe de fugitifs d'IMF dont il n'a pas bien cerné les motivations…