Miral (Julian Schnabel, 2010)

de le 01/10/2010
 
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Nous avions quitté Julian Schnabel il y a 3 ans avec le sublime le Scaphandre et le Papillon qui avait fait sensation à Cannes puis un peu partout à travers le monde, raflant récompenses sur récompenses. Il semblait donc que le peintre, artiste majeur du mouvement néo-expressionniste, ait trouvé sa voie de reconversion toute tracée après seulement 3 longs métrages de fiction tous plus réussis les uns que les autres. C’est sans surprise que son quatrième, Miral, s’est retrouvé en compétition à la Mostra de Venise cette année. Fait amusant, le réalisateur juif américain adapte ici un roman de la journaliste israélienne Rula Jebreal qui met en scène les destins de plusieurs femmes… palestiniennes. Portraits de femmes sur toile de fond de conflit israëlo-palestinien, en voilà un sujet brûlant qui mérite toute la délicatesse du monde pour ne pas passer à côté. Manque de bol, Schnabel a oublié sa finesse et livre un film extrêmement bancal. À trop vouloir faire un « film de peintre » il s’emmêle les pinceaux et accouche d’une œuvre formellement sublime mais un brin gratuite dans sa virtuosité. À tel point qu’aussi sublime soit-elle la forme n’apporte rien au fond, pour ne pas dire qu’elle met encore plus en avant sa vacuité et sa maladresse. On peut tout de même modérer tout cela car Miral n’est pas non plus une grosse purge moralisatrice comme on a pu le lire à tord. Ça reste un beau film dont les 2h passent sans trop faiblir, mais venant d’un tel artiste on est en droit d’être assez déçus.

Miral se veut une sorte de poème visuel plus qu’une saga historique. Le film couvre pas loin de cinquante années d’histoire, de la déclaration d’indépendance du territoire d’Israël en 1948 jusqu’au traité de paix israélo-jordanien de 1994, à quelques années près. Le soucis évident c’est que traiter une période aussi vaste en moins de deux heures entraîne irrémédiablement de très grosses ellipses narratives. Et pour gérer au mieux le problème Julian Schnabel choisit de garder une certaine chronologie en s’appuyant sur 4 personnages, chacun ayant son épisode précédé d’un carton de présentation façon Reservoir Dogs. Hind, Nadia, Fatima et enfin Miral, 4 femmes complexes, 3 générations difficiles et un traitement manquant cruellement d’équilibre. L’idée des chapitres est une bonne idée, elle permet de resserrer le récit et de lui donner un semblant de cohésion tout en le déstructurant pour l’adapter à la durée d’un film. Sauf que le procédé possède un inconvénient de taille, il met en avant certains chapitres par rapport à d’autres. Et celui de Miral, personnage titre tout de même et partie la plus conséquente en terme de durée, est loin d’être le plus passionnant.

Celui de sa mère Nadia est l’exemple type de ce qu’aurait du être l’ensemble du film, fiévreux et porté sur la complexité des émotions de personnages en décalage avec leur époque et leur culture. Au lieu de ça, et malgré cette partie là passionnante, Miral se prend un peu les pieds dans le tapis et peine à trouver le ton juste. Schnabel ne cache pas son ambition de pondre un récit à la portée universelle mais il manque cruellement de liant, de ce petit quelque chose qui fait qu’on s’accroche aux personnages. Ici ils évoluent dans leur bulle sans qu’on les prennent vraiment en affection, et ce malgré les drames qui se déroulent dans leur vie. Le conflit israélo-palestinien semble bien trop complexe pour le réalisateur qui hésite en permanence entre l’engagement politique et le désir de ne surtout froisser personne. Alors oui il semble prendre parti pour la Palestine, et il est sans doute dans le vrai, mais il le fait tellement prudemment que son film perd toute puissance, qu’elle soit politique ou émotionnelle. En résulte une série de portraits qui manque terriblement d’âmes, des visages un peu vides qui déambulent sans qu’on n’éprouve quoi que ce soit, si ce n’est de la déception de voir un tel potentiel brûlant mais gâché. Un peu à l’image des USA, symbolisés par Willem Dafoe, et qui ne font que traverser le récit, réduits à un simple détail, ou comment passer à côté d’un pion essentiel sur l’échiquier.

Et il faut avouer que Julian Schnabel, s’il reste un virtuose de la mise en scène, chose assez logique vu qu’il est peintre et donc amoureux de la belle image, abuse un peu sur le côté formel de son film. Il nous sort à peu près tous les effets de style possibles et imaginables sans qu’ils soient forcément justifiés. Des filtres dans tous les sens, des déformations d’images, des angles audacieux… c’est vrai que c’est beau, et même très beau, mais on se demande un peu à quoi sert un tel étalage à la longue. Miral flatte la rétine c’est une évidence, mais sans véritable raison. De la même façon pour les acteurs, il bénéficie d’un casting de choix pas toujours bien utilisé. Si Alexander Siddig et Yasmine Elmasri sont magistraux, on ne peut pas en dire autant de Freida Pinto qui non seulement n’a pas le physique de l’emploi mais n’apporte que trop peu d’intensité à son rôle pour qu’on s’éprenne d’elle. C’est bien de la faire évoluer après son rôle basique dans Slumdog Millionnaire mais encore faudrait-il qu’elle y mette du sien pour avancer et devenir autre chose qu’une jolie poupée. Au rayon des maladresses déplacées, on se doit de souligner l’utilisation abusive de la langue anglaise n’importe quand. Pourquoi avoir recours de temps en temps à l’arabe ou à l’hébreux si c’est pour ruiner l’authenticité de l’ensemble par l’anglais? On l’aura compris, maladroit est l’adjectif qui définit le mieux Miral.

[box_light]Miral est un beau film, pour ne pas dire sublime. Mais Miral est malheureusement un film à la beauté terriblement superficielle. Derrière l’oeuvre du peintre Schnabel et sa maîtrise inouïe de l’image, il n’y a pas grand chose. Un sujet bien trop complexe pour que ces quelques tranches de vie en viennent à bout, un manque d’émotion flagrant, une maladresse narrative quasi constante. Le conflit israélo-palestinien était pourtant un sujet en or, la place de la femme dans tout ça également, mais il aurait fallu peut-être se libérer d’une esthétique trop envahissante et soigner son scénario pour aboutir sur quelque chose de vraiment sérieux. En l’état c’est un film aussi beau qu’oubliable, une déception donc.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Jérusalem, 1948. Alors qu’elle se rend à son travail, Hind, une jeune femme palestinienne, recueille un groupe d’enfants victimes d’une attaque israélienne. Ainsi naquit l’institut Dar Al Tifel, un pensionnat pour enfants palestiniens. En 1978, Miral, fillette de 7 ans est conduite par son père Jamal à l’institut après le suicide de sa mère. Les années passent et à 17 ans, Miral se trouve à l’heure des choix : partagée entre la défense de la cause de son peuple par la force, et l’idée, inculquée par Hind, que l’éducation est la seule solution. Après Le Scaphandre et Le Papillon, Julian Schnabel retrace l’histoire de femmes dont les destinées s’entrelacent sur trois générations, animées par une quête éperdue de justice, d’espoir et de réconciliation dans un monde assombri par les conflits, la fureur et la guerre. Miral est l’une d’elles.