Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (David Fincher, 2011)

de le 18/12/2011
 
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Il aura fallu 20 ans, 8 films et le triomphe de The Social Network pour que la critique accepte enfin de reconnaître le génie de David Fincher. Pour la peine, le surdoué de Denver revient au thriller, genre qui lui est si cher et qui lui aura permis de réaliser au moins deux chefs d’œuvre, le modèle absolu Seven et l’immense Zodiac. À la vision de Millénium, le film par Niels Arden Oplev, l’influence des deux films précités était une évidence, tout comme le regret de ne pas avoir laissé le projet entre les mains d’un grand metteur en scène. Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes par David Fincher est donc autant une logique dans sa carrière qu’un fantasme de spectateur qui se réalise. Pour transformer à nouveau ces quelques 600 pages complexes en un récit tenant sur près de 2h40, c’est Steven Zaillian qui s’y colle, soit l’auteur rompu aux exercices délicats de La Liste de Schindler à Gangs of New York, en passant par Mission: Impossible. Fruit d’un projet aux fondements solides, la vision de l’œuvre de Stieg Larsson à travers le regard de David Fincher sonne le retour du sale gosse qui s’en va bousculer une certaine morale sous couvert d’images magnifiques et glauques, comme si à travers le personnage essentiel et central de Lisbeth Salander il retrouvait 13 ans plus tard la Marla Singer de Fight Club. Tout en symboles et malaise qui va crescendo, Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes est une claque cosmique pour qui se laisse prendre au jeu de la réinterprétation d’un récit bien connu.

Quelques secondes, c’est le temps nécessaire à David Fincher pour clouer le spectateur dans son siège et l’y enfoncer pendant 2h40 qui semblent filer à toute allure. Passé un avant-propos vite expédié, il nous rappelle au bon souvenir de ses génériques d’ouvertures les plus puissants avec une séquence faite de métal en fusion, de corps et de flammes alors que gronde la nouvelle version d’Immigrant Song de Led Zeppelin par Trent Reznor (auquel Fincher rendra un tout petit hommage en affublant un de ses personnages d’un Tshirt NIИ) et Karen O. Soit il vous embarque, soit il vous laisse au bord de la route, mais le générique donne le ton d’un film clairement estampillé Fincher, malgré les fondations du récit. Pour l’intrigue, c’est bien entendu sans grande surprise extrêmement fidèle au roman, et Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes hérite donc d’un canevas très classique de whodunit qui renoue avec une certaine tradition, à savoir un ancrage dans une haute bourgeoisie en totale décomposition, gangrénée par ses secrets, et dont le film livre un portrait tétanisant. En cela cette vision du vieux continent, accompagnée d’un décor à l’environnement peu hospitalier pour tout ce qui se déroule sur l’île, est d’une noirceur absolue. Tout le film est construit autour des contrastes – Mikael/Lisbeth, Stockholm/l’île, le présent/le passé, la jeunesse/la sagesse – et ce jusque dans sa construction. Exercice de montage virtuose pour les deux monteurs attitrés de Fincher, Kirk Baxter et Angus Wall, Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes hérite d’une narration parallèle permanente qui n’est rien d’autre qu’un bijou de précision et de tempo. Cela pour délimiter deux univers distincts qui ne vont faire que s’attirer avant de se mêler et créer un second récit parallèle qui va ainsi maintenir le projet narratif jusqu’à la fin. Cette complexité pour raconter une histoire sied finalement très bien à un film qui l’est dans son ensemble. Avec des personnages qui n’entrent dans aucun archétype connu et sont en permanente évolution, au sein d’une enquête à tiroirs dont la résolution finale n’est qu’une étape. À y regarder de plus près, Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes c’est un peu l’héritier naturel du couple Seven/Zodiac qui serait contaminé par le propos anarchiste de Fight Club. Une sorte de synthèse certes moins révolutionnaire et terminale que d’autres films du réalisateurs mais une étape logique et nécessaire sous forme de diamant noir du thriller.

Il y a d’un côté l’univers de Mikael Blomkvist, anti-héros vieillissant, journaliste désavoué à tendance obsessionnelle et fouille-merde qui rejoint les figures similaires des précédents thrillers de Fincher. Pour lui un monde froid, à la fois à l’image glaciale et dedans, sa résidence n’est pas chauffée, celui de l’ombre qu’il accepte facilement. De l’autre côté c’est l’univers de Lisbeth Salander, LE personnage qui fascine David Fincher et le spectateur, logiquement. Un personnage torturé, libre, doté d’une intelligence supérieure et intègre derrière une apparence à priori pas des plus engageantes. Il y a un véritable tour de force dans la construction de ce personnage, de son exposition jusqu’à sa scène finale simplement bouleversante. Lisbeth est l’héroïne moderne typique de notre époque. À la fois névrosée à l’extrême et totalement saine d’esprit, ouverte au monde mais un brin fermée aux relations humaines, repoussante par son look extrême et peu féminin mais provoquant paradoxalement une attirance magnétique par la sensualité qu’elle dégage et son image hypersexuée. On est là face à un des personnages féminins de cinéma les plus fascinants vus depuis bien longtemps, une incarnation symbolique d’une certaine liberté acquise dans la souffrance, une femme à la fois vigilante – la séquence de vengeance est stupéfiante – et intellectuelle presque autiste. David Fincher en fait une sorte de grain de sable au parcours chahuté et qui va tout remettre en cause dès son incursion dans le récit de Mikael Blomkvist. Quand il se pose sur elle, Fincher y va avec une esthétique tranchée, une image bien plus élaborée et un montage plus énergique. Ainsi si l’ensemble du film est une merveille de découpage, c’est elle qui hérite des gros tours de force, à l’image de la scène du vol de son sac, géniale. Globalement l’univers cinématographique de Mikael est froid et austère tandis que celui de Lisbeth laisse place à plus d’esthétisation, très proche de Fight Club à l’image, logiquement.

David Fincher utilise Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes pour construire une montée en puissance de tension, y compris sexuelle, impressionnante. Ne refusant rien de la violence hardcore ou du langage cru que lui offre le script, il livre un petit monument de thriller d’une élégance rare. l’enquête n’est finalement qu’un artifice – qui peut ennuyer – pour une étude de personnages. Comment tenter de socialiser deux extrêmes, et échouer lamentablement. À travers la naissance et la création de sentiments, de sensations, de danger, il capte quelque chose d’essentiel dans ces deux personnages auxquels la vie n’épargne finalement pas grand chose et fait de Lisbeth un croisement fascinant entre un ange gardien et un ange de la mort qu’il finit par humaniser. L’empathie du spectateur à son égard est imparable, et ainsi il accepte la complexité du récit, le flot d’informations permanent (qui va jusqu’à déstabiliser le personnage de Mikael qui s’avoue perdu), pour se laisser porter par une expérience de cinéma supérieure. Avec les mouvements virtuoses qu’il impose à sa caméra et qui rappelle ses plus beaux faits d’armes, son utilisation et réinterprétation des codes du genre (il pousse l’esthétique des flashbacks à l’extrême), ses idées de mise en scène brillantes (le montage des photos, l’utilisation des travellings pour délimiter un espace, les variations de focales…), il signe un film visuellement éblouissant et qui transcende complètement son sujet de base, solide bien que limité. Mais David Fincher c’est également un formidable directeur d’acteurs et si l’ensemble du casting est génial le couple formé par Daniel Craig et Rooney Mara impressionne. Le premier trouve là un de ses meilleurs rôles dans ce personnage passionné et égoïste, la seconde se glisse dans ce qui pourrait bien être le rôle de sa vie. Une interprétation viscérale, à fleur de peau, d’une puissance rare, Rooney Mara réussit le pari dingue de faire oublier Noomi Rapace, et ça c’est très fort. Le « Feel Bad Movie of Christmas » pour nos voisins anglophones, rythmé par la partition tonitruante de Trent Reznor et Atticus Ross et baigné dans la lumière exceptionnelle de Jeff Cronenweth, synthèse de ce que le cinéma de Fincher a de plus fascinant dans ses thèmes et ses codes visuels, s’inscrit déjà comme une œuvre majeure de 2012.

FICHE FILM
 
Synopsis

Mikael Blomkvist, brillant journaliste d’investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger, pour enquêter sur la disparition de sa nièce, Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu’elle a été assassinée par un membre de sa propre famille. Lisbeth Salander, jeune femme rebelle mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui. Entre la jeune femme perturbée qui se méfie de tout le monde et le journaliste tenace, un lien de confiance fragile va se nouer tandis qu’ils suivent la piste de plusieurs meurtres. Ils se retrouvent bientôt plongés au cœur des secrets et des haines familiales, des scandales financiers et des crimes les plus barbares…