Mauvais sang (Leos Carax, 1986)

de le 12/05/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Il faut toujours se méfier du cinéma des années 80, et encore plus des films estampillés « cultes » sortis dans les années 80. La Boum, La Soupe aux choux, Le Grand bleu… il faut se les farcir aujourd’hui. Mais il faut s’en méfier dans les deux sens, car rien ne peut préparer un spectateur des années 2010 à la vision de Mauvais Sang, le deuxième long métrage de Leos Carax, film culte parmi les films cultes qui n’a absolument rien à voir avec ces bêtises 80’s devenues irregardables – mais étaient-elles réellement regardables à l’époque ? – ni même avec cette idée grotesque appelée le « cinéma d’auteur français », caricature absolue des pires enseignements de la nouvelle vague. Mauvais sang c’est autre chose, c’est du cinéma repensé dans ses codes, c’est une intégration formelle des nouveaux supports de l’image, c’est une déconstruction du septième art dans ses fondements pour proposer quelque chose de nouveau. Avec Mauvais sang, Leos Carax, 25 ans au moment du tournage, montre que lui a compris l’utilité de la nouvelle vague, à la manière des réalisateurs étrangers. 25 ans après Jean-Luc Godard, il explore de nouvelles voies narratives et graphiques, ose toutes les folies et signe un film hallucinant qui trouvera un écho dans la jeunesse de l’époque qui lui fit un triomphe, tout comme la critique.

 Mais de façon beaucoup plus inattendue, Mauvais sang trouvera également un écho quelques années plus tard chez un jeune réalisateur hong-kongais qui partage le même goût que lui pour les dépassements de budgets, les retards de tournage et le perfectionnisme maladif. Dans leur montage, dans les compositions très photographiques des plans, dans leur romantisme à la fois exacerbé et totalement surréaliste, dans la violence de leurs échanges, dans l’utilisation de la musique ou des silences, Mauvais sang ressemble à une version brute et heurtée des plus beaux films de Wong Kar Wai. En background il y cette maladie, le STPO, qui touche les jeunes qui « font l’amour sans s’aimer », une façon vaguement traditionaliste de traiter du SIDA apparu officiellement quelques années plus tôt. Il y a également cette comète de Halley dont la proximité va bouleverser les existences des personnages, comme la canicule de Summer of Sam. Et il y a la jeunesse, bouillante, en pleine effervescence, romantique, en quête de liberté. Avec son héros devenu orphelin dès l’ouverture du film, Mauvais sang emprunte la voie du conte ancré dans le réel tout en étant complètement détaché, fantaisiste, avec plus qu’un brin de folie. Leos Carax façonne des archétypes qui se font, se défont, se renouvellent dans un autre corps ou s’accaparent toute l’image. Il joue avec l’image, tel un peintre surréaliste ou un clippeur/vidéaste fou. Il compose des toiles modernes qui embrassent tous les courants classiques et modernes, jongle avec les symboliques jusqu’à l’overdose et pense chaque scène, chaque plan, et son découpage tout entier avec une minutie d’orfèvre en quête d’inconnu. Mauvais sang ne ressemble à aucun film avant lui, même si les fantômes de Godard, de Dreyer ou de Cocteau semblent s’inviter à la fête, parfois le temps d’une brève séquence, jusqu’à faire de Mauvais sang, en plus d’un polar romantique d’un genre nouveau, un patchwork cinéphile qui annonce déjà cette réappropriation par des cinéastes américains. Et si le récit est d’une simplicité extrême sur le papier, il ne s’agit que de l’histoire d’un jeune homme étrange qui fuit, qui court vers sa fin, qui cherche la liberté totale dans l’ensemble de ses actes, le tout déguisé en préparation d’un braquage de haut vol, le film est d’une sophistication de chaque instant tant chaque image est travaillée dans ses moindres détails. C’est en refusant la tendance d’alors du cinéma d’auteur, capter un certain réalisme (tendance qui ne l’a toujours quitté) que Leos Carax peut bâtir son entreprise de déconstruction à la fois pop et tragique, d’un romantisme absolu.

Là où Leos Carax excelle, c’est dans sa captation de la fuite et du sentiment amoureux, dans ses compositions graphiques complètement folles, dans sa façon d’oser toutes les textures d’image, tous les flous et décadrages, dans son utilisation du décalage sonore et de son appropriation du mode de jeu typique des acteurs français. Des acteurs qui déclament leur texte sans aucun naturel dans un fil qui se veut naturaliste, c’est toujours très con, alors que chez Carax, ça fonctionne à la perfection. Tout simplement car il a conscience de cette artificialité et qu’il en joue en permanence. Cela donne lieu par exemple à des scènes dialoguées complètement farfelues, Carax appliquant à sa mise en scène des codes venus directement du clip vidéo et qui transcendent tout à coup l’image pour faire d’un moment simple quelque chose d’irréel, d’image pure. Là encore, s’il ne possède pas son côté lancinant, on voit le cinéma de Wong Kar Wai prendre ses racines, avec ces personnages hors champ, ces silhouettes qui se dessinent, et ces accords classiques qui soulignent la grande tragédie humaine. Plutôt que de s’attarder encore et encore sur la bourgeoisie momifiée, qu’il ridiculise bien volontiers à travers le personnage de l’américaine, Leos Carax se laisse électrifier par la fougue de la jeunesse, comme le fit Nicholas Ray dans La Fureur de vivre, et il obtient des performances sidérantes de ses acteurs. La beauté diaphane de la toute jeune Juliette Binoche, incarnation nouvelle de la femme fatale du film noir, la pureté naïve de Julie Delpy, la présence massive et torturée de Michel Piccoli… Et tous sont illuminés par la performance surréaliste de Denis Lavant. Matière d’acteur modelable à l’infini, dans une performance physique digne des grands maître du burlesque muet, il est élevé au rang d’icône, à travers le récit et dans la mise en scène. L’acteur développe une présence magnétique et trouve en Leos Carax un alter-ego de choix. L’alliance de toute cette jeunesse shootée au désir de cinéma, les recherches plastiques permanentes et une audace salvatrice dans le montage font de Mauvais sang non pas un film culte, ça c’est le public qui s’en est occupé, ni même un film simplement générationnel, cela fait un magnifique exercice de cinéma qui repense littéralement les codes établis pour construire sa propre grammaire, jusque dans l’excès, jusque dans l’abstraction, atteignant de vrais moments de grâce.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sous l'accablante chaleur dégagée par la comète de Halley, la population parisienne est frappée par un virus tuant ceux qui font l'amour sans s'aimer. Dès lors, deux bandes rivales vont se disputer le germe de ce virus qui devrait permettre de créer un vaccin et sauver la population.