Massacre à la Tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974)

de le 26/09/2010
 
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Dans la famille des films cultes de l’horreur dont tout le monde parle alors que beaucoup ne l’ont même pas vu, Massacre à la Tronçonneuse se pose là en référence. Bizarrement on en parle comme d’un film ultra gore et violent, sans doute à cause de toutes les interdictions dont il a souffert à sa sortie – en particulier en France et au Royaume-Uni où il est sorti des années plus tard avec une interdiction aux moins de 18 ans – alors que ce n’est pas vraiment le cas, et même pas du tout en fait. Pourtant à chaque nouvelle vision on a l’impression d’avoir vu le film le plus sanglant de l’histoire! Preuve irréfutable d’une mise en scène des plus géniales qui soit, rarement égalée. Pourtant il ne s’agissait à l’époque que du second long métrage du légendaire Tobe Hooper après Eggshels, une rareté expérimentale. En pleine Amérique rongée de l’intérieur par la crise de l’emploi, par le Vietnam et par l’affaire du Watergate, la population découvrait effarée le mensonge et la menace bien présente sur leur sol, pas forcément en provenance de l’extérieur du pays. Et pour toucher le public au plus juste, quoi de mieux que de baser son récit sur un fait divers sordide et peu connu du public? Lui montrer que la folie meurtrière peut se terrer chez son voisin? Massacre à la Tronçonneuse c’est le symbole d’une toute puissance qui vacille, c’est l’idéal d’une peur primale qui prend le spectateur aux tripes et lui fait vivre un cauchemar. La mention « ceci est une histoire vraie » est ici lourde de sens, bien plus qu’un simple prétexte comme c’est le cas dans la majorité des films d’horreur aujourd’hui. C’est du cinéma mais pas que, et c’est un classique indétrônable qui n’en finit plus d’être cité au détour des scènes les plus puissantes du cinéma de genre moderne. Ce n’était que le deuxième essai d’un réalisateur qui n’a jamais réussi à retrouver cette perfection et qui est pourtant devenu une légende vivante.

À l’origine il y a deux éléments. D’un côté Tobe Hooper qui cherche à tout prix à frapper un grand coup et à obtenir la reconnaissance à laquelle il aspire, armé de ses 140.000$. De l’autre il y a Ed Gein, le boucher de Plainfield, un tueur en série nécrophile officiellement auteur de 2 meurtres et ayant pour étrange habitude de déterrer des cadavres pour se confectionner des costumes en peau humaine. De cette affaire Tobe Hooper puise l’essence de son chef d’oeuvre. Massacre à la Tronçonneuse n’est en rien un étalage de tripes ou de sang à l’écran, on en voit même très peu, mais c’est un film à l’ambiance incroyable. Au premier plan il y a cette histoire de jeunes gens très communs qui vont vivre l’enfer, mais l’essentiel vient du portrait de la famille de dégénérés qui entoure Leatherface, le tueur masqué à la tronçonneuse (qui ne tue pourtant qu’une seule personne avec cet engin). Le modèle narratif que choisit Hooper est aujourd’hui devenu la trame classique de tous les films d’horreur, à de très rares exceptions près. Un voyage en bagnole, la rencontre avec un personnage aussi drôle qu’inquiétant, l’arrêt dans une station-service, l’arrivée à destination puis le début des problèmes et l’horreur viscérale. Ce schéma est un modèle d’efficacité à tous les niveaux, et son influence n’est plus à démontrer, mais ce n’est pas tout.

Car si Massacre à la Tronçonneuse est bien le maître étalon de la brutalité sauvage au cinéma, il est loin de se limiter à ça. De la première apparition de Leatherface derrière une porte dérobée jusqu’au final parmi les plus éprouvants qui soient, en passant par la rencontre avec la famille au complet et la mythique scène du repas, depuis reprise à toutes les sauces, Tobe Hooper réussit ce pari dingue d’instaurer la peur au cinéma. La vraie, pas celle qui vous fait sursauter de temps en temps et qui s’évapore une fois passé le générique de fin et la lumière revenue. Non, celle qui s’installe progressivement sans qu’on la sente arriver et qui vous cloue dans votre siège de façon traumatique et définitive. Malgré son âge avancé et son style old school amateur, Massacre à la Tronçonneuse n’a rien perdu de son pouvoir tétanisant, et le découvrir enfin sur grand écran (grâce à l’Étrange Festival qu’on ne remerciera jamais assez pour sa programmation audacieuse) reste un choc sans équivalent. Et le calvaire de Sally reste 36 ans plus tard un monument de cinéma sadique et dérangeant qui pulvérise n’importe quel Saw ou autre torture porn moderne qui ne parviennent jamais à créer une ambiance vraiment malsaine.

Métaphore politique et sociale évidente – comme tout grand film d’horreur – qui laisse éclater au grand jour la monstruosité possible de l’américain moyen et égratigne à grands coups de crochets de boucher la sacro sainte image de la famille américaine, on comprend mieux pourquoi la censure s’est abattue sur Massacre à la Tronçonneuse. Mais si l’ensemble est si efficace, même à l’ère du tout numérique et de l’image léchée, c’est que Tobe Hooper transforme son budget limité en avantage indéniable pour créer la peur et le malaise, un peu à l’image de Wes Craven sur la Dernière Maison sur la Gauche, en moins amateur tout de même. Il impose un style pris sur le vif, cradingue, nauséabond et surtout une ambiance poisseuse et cauchemardesque. Avec une maîtrise insensée du hors champ et du montage, on ne voit rien mais on a l’impression d’avoir assisté au spectacle le plus dégueulasse qui soit. Et réussir un coup pareil est très très fort. On n’oubliera jamais les cris de détresse d’une des scream queens majeures de l’histoire, Marilyn Burns, cet humour noir grinçant qui ne se dévoile qu’après la première vision, le ronronnement incessant de cette tronçonneuse qui vaut mieux que n’importe quelle musique, c’est ce qu’on appelle un choc. Après un tel chef d’oeuvre, il n’est pas si étonnant que Tobe Hooper n’ait jamais retrouvé une telle perfection, et ce même sur ses meilleurs films suivants, du Crocodile de la Mort à Poltergeist en passant par Massacre dans le Train Fantôme.

[box_light]Œuvre fondatrice du cinéma d’horreur moderne, Massacre à la Tronçonneuse n’en finit plus d’être pillé par des cinéastes plus ou moins respectueux mais n’a absolument rien perdu de sa puissance traumatisante. Le chef d’oeuvre de Tobe Hooper reste encore aujourd’hui une des expériences les plus malsaines qui soient, par la peur viscérale qu’il instaure vicieusement, par sa violence jamais graphique mais pourtant insoutenable, par le regard qu’il pose sur une Amérique ébranlée. Une oeuvre empreinte d’amateurisme mais paradoxalement totalement maîtrisée par un artiste touché par la grâce et qui n’aura jamais véritablement transformé l’essai.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Jeunes et insouciants, cinq amis traversent le Texas à bord d'un minibus. Ils s'aperçoivent bien vite qu'ils sont entrés dans un territoire étrange et malsain, à l'image du personnage qu'ils ont pris en stop, un être vicieux en proie à des obsessions morbides. Ce dernier ne tarde pas à se faire menaçant. Mais les cinq amis parviennent à s'en débarrasser. Peu de temps après, une panne d'essence contraint le groupe à s'arrêter à une station-service. Non loin de là, une maison isolée attirent leur attention. Deux d'entre eux décident de s'y aventurer, mais lorsqu'ils tentent de pénétrer à l'intérieur, un boucher masqué surgit et massacre les deux adolescents avec une tronçonneuse. Un de leur camarade, parti à leur recherche, subit le même sort. Il ne reste alors plus que deux survivants, et la nuit commence à tomber...