Martha Marcy May Marlene (Sean Durkin, 2011)

de le 09/02/2012
 
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En présentant son court métrage Mary Last Seen en 2010 à la Quinzaine des réalisateurs, Sean Durkin a ouvert une nouvelle brèche dans tout ce qui porte l’étiquette « Sundance ». Comme Jeff Nichols avant lui, et quelques autres, il prouve en 14 minutes que tous les films indépendants américains ne sont pas nécessairement de vulgaires copies les uns des autres, mais mieux que ça, il pose les bases de son univers. Visiblement fasciné par le fonctionnement des sectes et cultes, il dressait le portrait glacé d’un amour illusoire et du mode de recrutement de ces communautés destructrice. Par la même occasion il établissait déjà les règles de sa grammaire cinématographique, à savoir des plans très longs, des cadres construits avec minutie, un attrait particulier pour isoler les corps ou les parties du corps, des flous, des décalages dans les silences et ces personnages semblant toujours fuir la caméra qui les suit de façon à la fois complice et voyeuriste. Des bases solides pour Martha Marcy May Marlene, prolongement dévastateur de cette étude et premier film d’une sombre élégance comme on en voit peu souvent, porté par la grâce et l’apesanteur de sa mise en scène, par une actrice qui explose à l’écran et par une construction d’une précision redoutable. Ce cinéma indépendant est décidément plein de surprises.

La beauté organique de Martha Marcy May Marlene se construit au fil des visions de Martha, être fragile et névrosé, hypersensible et nonchalant, aux réactions à fleur de peau. Insaisissable dans un premier temps, son personnage se laissera apprivoiser de façon totalement illusoire avant de s’échapper à nouveau dans un dernier acte aussi trouble que vénéneux. Martha Marcy May Marlene est un drôle de film qui joue sur plusieurs tableaux, une ambition folle pour un premier long métrage mais un gage d’originalité. Difficile en effet de relier le cinéma de Sean Durkin à un autre en particulier, même s’il est clair qu’on peut y voir des réminiscences de Gus Van Sant (sa trilogie de la mort essentiellement, dans la façon de capter les corps en mouvements et dans l’errance), de Roman Polanski (Sean Durkin cite volontiers le traitement de la paranoïa dans Rosemary’s Baby comme référence ultime) ou de Peter Weir dans ce que le cinéaste australien a pu faire de plus sombre et poétique. La singularité de Martha Marcy May Marlene, et de Sean Durkin, vient de cette construction basée sur des influences diamétralement opposées pour en extraire un cinéma extrêmement viscéral et hors normes. Ainsi, on pourra très bien apposer sur le film une grille de lecture cartésienne, elle ne fera que masquer ce qu’il y a de plus passionnant. Le film prend des airs d’œuvre composite qui brouille les pistes en permanence mais n’élimine jamais un point d’accroche réel essentiel pour ne pas se mettre à dos toute une partie du public. Sean Durkin n’est pas David Lynch, et s’il aime jouer avec la perception du spectateur, remettre en cause ses certitudes les plus solides, il garde toujours un élément d’échappatoire. Ce parti-pris, incroyablement mature, lui permet de tout oser. Ainsi jamais il ne dira si Martha a réellement vécu un trauma ou si elle est véritablement schizophrène, si les manifestations autour d’elle sont bien réelles ou si elles ne sont que des créations de son esprit. le doute est permanent et nourri la narration, dans ce montage alterné aux ramifications étranges et aux transitions virtuoses dans leur précision. La trame classique est rompue immédiatement, les temporalités difficiles à définir car composées de décisions graphiques tranchées et plurielles, mais les deux univers se répondent en permanence. Comme il n’y a pas vraiment de hasard, la vision de la schizophrénie développée dans Martha Marcy May Marlene s’avère être la plus fascinante depuis Take Shelter, et comme dans ce dernier elle n’est absolument pas une conclusion définitive à la dramaturgie développée. Jusque dans l’ultime plan du film, le doute habite chaque image. Mais pas seulement, car Martha Marcy May Marlene est également un film bâti sur la notion de mal, et ce à travers une vision claire et partiale du monde des sectes. En se focalisant sur cet univers dérangeant, Sean Durkin bâtit sa réflexion sur la perte de repère moraux et sur l’intrusion du mal absolu dans la vie des victimes, en abattant toutes les parois érigées par une précédente existence dans le moule de la normalité. L’opposition qui naît entre Martha et Patrick, à la fois gourou, chef de meute et père de famille, est terrifiante car on assiste au processus de déshumanisation des êtres avec une précision redoutable. Nouveau baptême, abus, vie en espace restreint, règles fascisantes, tout y est décrit brutalement mais sans en oublier une certaine poésie malsaine. Martha Marcy May Marlene est un film qui fait mal à travers ce qu’il touche d’intime, en illustrant de façon presque clinique comment un être humain accepte de se soumettre et se débarrasse peu à peu de son libre arbitre et des notions acquises depuis sa naissance. La démonstration est redoutable dans le malaise qu’elle implique directement dans l’inconscient du spectateur. Il y a de quoi en ressortir bouleversé.

Là où Martha Marcy May Marlene devient carrément génial, c’est dans sa construction qui, en y regardant de plus près, reprend habilement la mécanique des contes de fées. Martha est une pure héroïne de conte, et Sean Durkin nous le montre dès sa première scène. Telle Alice, elle quitte un monde réel bien trop cruel pour elle en se réfugiant dans un autre, à priori bien plus accueillant. Comme d’autres avant elle, son acte de libération et de sortir de chez elle en pleine nuit, et de s’enfoncer dans les bois pour y disparaître. Cette illusion est telle qu’en revenant sur le déroulement du film, il se pourrait bien que la partie qu’on peut imaginer rêvée ne soit finalement l’inverse. Sinon pourquoi Watts la laisse-t-il s’échapper ? Il est amusant d’y voir un conte mental, avec Patrick qui serait un ogre, et Katie une sorte de bonne fée. Le film prend alors une toute autre ampleur, avec des personnages qui se construisent au fil des errances imaginaires de Martha. À moins qu’elle ne soit Marcy May. Ou Marlene.

Sean Durkin développe pour cela un cinéma à la frontière du sensitif, un cinéma fait de plans qui captent des détails, rarement des ensembles si ce n’est deux séquences en plan large absolument magistrales dans leur composition, un cinéma de l’intime finalement pour capter au plus près les troubles identitaires de l’héroïne qui vit en plein désert social et mental, qui a perdu toute notion d’intimité ou de vie en société. Pour dépeindre la violence de cet état d’esprit, Sean Durkin n’hésite pas à faire appel à tous les outils permettant la rupture. Des instants de noir complet, des séquences muettes, des effets qui répondent à une perte de repère chez Martha, dans son monde où tout est en contrastes. La désorientation comme principe de mise en scène, ce n’est pas nouveau mais ça fonctionne parfaitement ici. Et s’il ne fallait retenir qu’une seule scène, ça serait cette chanson que chante Patrick. Non seulement elle est plastiquement phénoménale, avec ce plan incroyable sur le regard conquis d’Elizabeth Olsen, mais elle résume parfaitement l’emprise de Patrick sur ces filles, soumises, battues, mais pourtant pendues à ses lèvres quand il leur dit qu’elles ne sont que des images, rien de plus, des êtres vides. C’est l’occasion de souligner la performance incroyable d’Elizabeth Olsen, révélation sidérante de ce si beau film qu’elle porte sur ses épaules de débutantes comme si elle avait derrière elle une immense carrière. Elle est magnifique, hypnotique, inoubliable. Et le film est une merveille, d’autant plus qu’il s’agit d’un premier. Cela en impose tout de même.

FICHE FILM
 
Synopsis

Après avoir fui une secte et son charismatique leader, Martha tente de se reconstruire et de retrouver une vie normale. Elle cherche de l’aide auprès de sa sœur aînée, Lucy, et de son beau-frère avec qui elle n’avait plus de contacts, mais elle est incapable de leur avouer la vérité sur sa longue disparition. Martha est persuadée que son ancienne secte la pourchasse toujours. Les souvenirs qui la hantent se transforment alors en effrayante paranoïa et la frontière entre réalité et illusion se brouille peu à peu...