Mammuth (Gustave de Kervern & Benoît Delépine, 2010)

de le 05/04/2010
 
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Le Groland, dernier petit bout de paradis télévisuel où liberté et mauvais goût sont les maîtres mots, pour le plus grand bonheur des téléspectateurs déviants pas encore lobotomisés par les activités agricoles, culinaires ou de décoration qu’on trouve à profusion dans la petite lucarne. Mais l’équipe derrière Groland, avant d’être de méchants trublions, ce sont surtout de véritables artistes avec un univers complètement décalé et un humour tranchant. Passés au cinéma avec l’écriture du calamiteux Michael Kael contre la World News Company, ils ont depuis amplement redressé la barre en passant à la réalisation. Aaltra, Avida puis Louise-Michel, trois aspects de leur personnalité intrigante qui ont révélé un talent démentiel pour dépeindre des personnages en marge de la société, des petites gens aux moeurs extrêmes et simples. Avec Mammuth ils creusent un peu plus le sillon engagé par leurs précédents travaux, à savoir ambiance complètement autre à la frontière du surréalisme (qu’ils avaient traversé sur Avida, avec la bénédiction d’un des papes du mouvement, Fernando Arrabal), mélancolie latente, un fort engagement social et la présence contagieuse de l’humour à tendance trash qui vient pimenter le tout. Cette fois encore, ils abordent le road-movie, genre parfait pour dépeindre de gros traumatismes sociaux en même temps que le cheminement psychologique d’un personnage en pleine reconstruction à un moment-clé de sa vie, ici la retraite et le chamboulement mental que cela entraine chez celui qui se retrouve du jour au lendemain sans la nécessité de pratiquer une activité.

Fuite en avant, regards fugaces sur un lointain passé, Mammuth est bercé par un rythme étrange qui flirte parfois avec la dépression. Entreprendre ce voyage symbolique pour se reconstruire une vie quand celle-ci s’approche de la fin sent bon la nostalgie agrémentée d’un traumatisme persistant qu’on souhaitait gardé enfoui dans un coin de la mémoire. Mais partir à la recherche de ces fiches de paye nécessaire pour une retraite convenable s’accompagne du déterrage de ce trauma, symbolisé par un seul objet, une moto. La mythique Munch 1200 Mammut, objet de culte pour toute une génération de motards, se retrouve ici véhicule d’une introspection magnifique prenant la forme d’une errance menant à des rencontres hautes en couleurs, comme dans tout bon road movie qui se respecte, le trash en plus. Cette fois les grolandais viennent opposer leur personnage à un système insupportable, celui de l’administration, avant que leur film change de direction pour s’éloigner de ce combat aussi terre-à-terre que perdu d’avance.

En fait Mammuth ressemble à un croisement un peu bizarre entre le cinéma de Jim Jarmush (Broken Flowers en tête) et the Wrestler. Le premier pour l’aspect road movie mélancolique et posé, le second pour son personnage principal bien sur. Outre la longue tignasse dorée et légèrement crade, on est face à deux géants morts à l’intérieur et qui réapprennent à vivre en croisant les bonnes personnes alors qu’il était à priori trop tard pour espérer ce genre de rédemption. Serge Pilardosse ressemble à un adolescent qui n’aurait vieilli que physiquement, enfermé dans une vie à côté de laquelle il est passé, une vie dont il ne voulait plus de toute façon et qu’il a passé à travailler, pour quoi au final? C’est là toute la question du film, le travail. À quoi se résume une vie? Un pot de départ avec un patron qui ne nous connait pas et des collègues qui n’en ont rien à foutre, quelques papiers administratifs, une retraite minable… pas de quoi rêver. Mais Pilardosse il va rêver, un peu, faire des cauchemars, beaucoup. Il va surtout se remémorer où est l’essentiel, qu’est-ce qui donne un sens à toutes ces années à survivre en courbant l’échine sous des carcasses de porcs.

Kervern et Delépine n’ont pas leur pareil dans l’industrie cinématographique française, souvent frileuse face au politiquement incorrect. Eux n’en ont rien à foutre et c’est ce qui fait leur charme. Qu’ils balancent leurs piques contre le système (l’administration donc, mais aussi toute cette déshumanisation des entreprises aux boîtes vocales) ou qu’ils fassent régresser à mort leur personnage central (qui rentre chez lui en djellaba, accentuant un peu l’image du baba cool), ils signent un film profondément humain, mais aussi très poétique, bercé par une douce nostalgie morbide et un propos carrément anarchiste. Ils emballent tout ça de façon naturaliste, caméra portée et images en 8mm à l’appui, et se permettent même des scènes qui plongent dans l’onirisme pur avec la présence du fantôme d’Isabelle Adjani, amour perdu au deuil impossible qui passe son temps à botter le cul du vieux Pilardosse pour qu’il avance enfin.

S’appuyant sur la présence délicieuse de leur famille de cinéma, avec toute une tripotée d’acteurs et personnalités qui va de l’excellent Benoît Poelvoorde au génial Bouli Lanners, en passant par Anna Mouglalis, Philippe Nahon et j’en passe. Tous sont pour le moins formidable dans ce décalage total qui anime l’oeuvre à tel point qu’elle en devient un véritable OFNI en tous points savoureux. Mais il y a mieux, il y a notre Gégé national qui porte le film sur ses larges épaules et sa bedaine de plus en plus impressionnante. N’hésitant jamais à se mettre en danger, l’acteur livre une pure performance rendant son personnage tour à tour lunaire ou impressionnant, un monstre d’humanité en somme, broyé de l’intérieur mais qui va se trouver dans ce récit initiatique improbable. Ventripotent à souhait, muni d’une chevelure surréaliste, Depardieu nous touche à chaque scène, qu’il nous fasse revivre des souvenirs de cinéphile avec Adjani ou qu’il relise des passages cultes de ses fiertés que sont 1900 et les Valseuses en version ultra trash, il est toujours au plus juste et surtout très émouvant. En face de lui, Yolande Moreau est tout simplement impériale pour trouver l’équilibre.

En variant les plaisirs de cinéma, qui vont de l’humour crade et sans limite de bon goût (on y rie sans problème d’inceste, de misère ou de parricide) à la mélancolie poétique, Kervern et Delépine signe une fois de plus une réussite qui les place dans ce sillage duquel ils ne démordent pas, et c’est tant mieux car leur cinéma est rafraichissant et follement original. Road movie crasseux, Mammuth est une petite merveille d’humanité aussi lucide que grinçante.

FICHE FILM
 
Synopsis

Serge Pilardosse vient d'avoir 60 ans. Il travaille depuis l'âge de 16 ans, jamais au chômage, jamais malade. Mais l'heure de la retraite a sonné, et c'est la désillusion : il lui manque des points, certains employeurs ayant oublié de le déclarer ! Poussé par Catherine, sa femme, il enfourche sa vieille moto des années 70, une " Mammut " qui lui vaut son surnom, et part à la recherche de ses bulletins de salaires. Durant son périple, il retrouve son passé et sa quête de documents administratifs devient bientôt accessoire...