Mains armées (Pierre Jolivet, 2012)

de le 09/07/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Quand Pierre Jolivet, ex-compère du Luc Besson des débuts et réalisateur de films au propos social fort qui ont parfois pu se transformer en gros succès populaires, de Force majeure à Ma Petite entreprise, embrasse le cinéma de genre, il ne peut pas faire comme tout le monde. Déjà quand il s’attaquait à la science-fiction dans Simple mortel ou l’aventure en costumes dans Le Frère du guerrier, il ne se pliait à aucune norme, pour le meilleur comme pour le pire. Et avec Mains armées, son premier pur polar depuis son tout premier film en 1985, Strictement personnel, il fait encore tout pour s’affranchir de la norme du genre qu’il aborde. Encore une fois pour le meilleur comme pour le pire, mais s’il y a bien une chose qu’on ne lui enlèvera pas, c’est cette volonté de s’affranchir d’une mode, d’un style, de ne céder ni à l’esthétique télévisuelle, nouveau berceau malheureux du genre policier, ni  celle du polar lyrique et violent façon Olivier Marchal et ses ersatz. Le résultat n’est pas toujours au rendez-vous, les qualités ne sont pas nécessairement là où on pouvait les attendre, mais Pierre Jolivet livre avec Mains armées un essai fascinant jusque dans ses ratés.

Grand amateur de polars, Pierre Jolivet décide donc de prendre le genre à contrepied tout en lui restant très respectueux. Les éléments sont en place : Roschdy Zem en flic qui fait la gueule, Leïla Bekhti en jeune flic qui lutte pour se faire une place parmi les hommes, trafics de drogue et d’armes, pègre des pays de l’est, planques interminables, poursuites et fusillades. Aucun doute, on est bien dans un polar. Mais bizarrement, tout commence à vaciller le temps d’un coup de fil, alors que ces personnages semblaient taillés dans du granit de grosses aspérités apparaissent. Qui sont-ils ? Mais surtout quelle était leur relation ? On le saura bien assez tôt mais le film prend alors une toute autre dimension. Le polar, l’enquête policière, les échanges d’informations et les indics, tout cela n’est là que pour apporter un fil narratif plus ou moins clair, en tout cas défini. Car ce qui intéresse avant tout Pierre Jolivet, ce sont les hommes et les femmes derrière les uniformes, autorisés à tenir une arme et pourtant bourrés de failles. Symptomatique de cette approche radicale, les figures qui auraient dû être mises en avant, du flic ripoux presque flamboyant et noir à la séquence de torture, sont renvoyées au second plan ou sont carrément effacées par l’ellipse. Et se met en place un fascinant parallèle entre deux univers qui semblent définis par l’impossibilité à communiquer, avec d’un côté les multiples services de la police et de l’autre un père et son enfant qui n’ont jamais eu la moindre relation. De cette évaporation des priorités du polar au profit des personnages se construit une intrigue multiple qui manque de rythme mais pas d’intérêt, trouvant son âme dans le regard amer d’un père qui n’en est pas un, rongé par le regret à l’âge où il est plus simple de regarder en arrière qu’en avant. S’il subit de plein fouet les effets d’un sérieux ventre mou dans sa narration, c’est que mains armées multiplie les sous-intrigues plus que de raisons, avec une multitude de personnages venant se greffer au récit principal sans toujours être exploités à bon escient. En résulte une impression d’éparpillement thématique qui peine à accrocher définitivement le spectateur, forcément guetté par une forme d’overdose et parfois perdu entre les flics, les truands, les indics et les autres qui entrent et sortent du cadre avec plus ou moins de raison.

C’est cette louable volonté de mélange des genres, ou de retour aux sources du grand polar à message, qui handicape quelque peu Mains armées. D’un côté l’arc du polar pur jus n’est pas creusé en profondeur, ni celui de la complexité des relations père/enfant impossibles. Toutefois, la mise en scène appliquée et sans chichis de Pierre Jolivet, sa direction d’acteurs avisée et ses interprètes impeccables, la composition atmosphérique d’Adrien Jolivet et Sacha Sieff qui lorgne méchamment du côté du neo-polar de Michael Mann et la violence soudaine mais jamais gratuite, le tout doublé d’un véritable ancrage social, tout cela assure un résultat assez solide. Le vrai soucis est donc que les qualités du film, à commencer par sa volonté de toucher large pour ne pas s’inscrire dans la norme du genre, entraîne donc son plus gros échec. Et c’est le manque d’ampleur dramatique qui lui fait cruellement défaut, voire le manque d’ampleur tout court. En restant proche du réel, sans toutefois tenter l’immersion façon Le Petit lieutenant, Mains armées aura du mal à se faire une place. C’est dommage car la proposition de Pierre Jolivet est loin d’être dénuée d’intérêt et son soucis du détail provoque même de vraies réjouissances, de même que quelques séquences vraiment enlevées, mais c’est la sensation d’un film qui ne sait pas vraiment sur quel pied danser qui l’emporte. Et finalement, l’idée centrale visant à étudier des personnages aux blessures apparentes, et donc fragiles, auxquelles on met une arme dans les mains, n’est pas si creusée que ça…

FICHE FILM
 
Synopsis

Lucas a 46 ans. Un grand flic, patron au trafic d’armes à Marseille. Maya a 25 ans. Elle est jeune flic aux stups, à Paris. Comme souvent, les armes croisent la drogue. Et Lucas va croiser Maya. Pas forcément par hasard. Flag, braquage, indics… leurs enquêtes vont s’entremêler. Leurs vies aussi. Parce que leur histoire a commencé bien longtemps avant leur rencontre…