Lullaby (Benoît Philippon, 2010)

de le 01/12/2010
 
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Pas toujours simple d’aborder un mélodrame sans tomber dans les figures imposées au genre, ultra calibré. Pour son entrée dans la cour des grands, le jeune Benoît Philippon, jusque là reconnu comme scénariste du minable Sueurs de Louis-Pascal Couvelaire, tente de donner un souffle nouveau au genre. Pour cela il utilise le plus possible la voie possible d’une autre forme artistique, la musique. Pour mettre toutes les chances de son côté il tourne son film au Canada et en anglais, se paye même le luxe d’un très grand acteur au casting et signe un film très (trop?) clairement sous influences diverses et variées mais avant tout un beau film. Bien entendu, qui dit mélodrame dit « film de filles » et c’est un peu le cas, mais pas que… non car il y a dans Lullaby quelque chose de magique qui se passe par l’image, ou quand la mise en scène se met totalement au service d’une histoire ultra classique qui aurait peiné à sortir du lot sans un traitement original. Bien que le terme d’original soit à relativiser. Oui des mélos francophones aussi bien torchés sont plutôt rares mais quiconque aura vu certains chefs d’oeuvres de Wong Kar Wai s’apercevra tout de suite d’où viennent les influences de Benoît Philippon. On ne s’en plaindra pas, si tous les jeunes réalisateurs français pouvaient avoir ce type d’ambition visuelle!

Lullaby c’est avant tout une ambiance. Car l’histoire d’amour compliquée, le travail sur le deuil, tout a déjà été vu et revu malgré les légères variations. Mais là on se retrouve avec quelques trouvailles scénaristiques à la limite du naïf mais qui fonctionnent bizarrement. Tout d’abord l’histoire de cette porte fermée qui nous tient en haleine quelques temps, métaphore un peu facile mais séduisante: en ouvrant la porte elle ouvrira son coeur. Puis peu à peu cet hôtel tout entier qui devient une sorte de lieu irréel, un purgatoire pour Sam qui s’y perd, tenu par la figure étrangement familière du réceptionniste (le grand Forest Whitaker qui fait de la figuration mais s’impose à chaque scène). Tout ou presque nous pousse à y voir un chemin vers la rédemption plus qu’une histoire d’amour. Rédemption qui n’aura pas d’autre choix que de passer par Pi et par la musique, par le jazz pour être précis.

Omniprésent dans Lullaby, le jazz, musique de la vie, imprime son rythme changeant et insaisissable à chaque scène. Il en résulte quelques passages mémorable comme cette séquence avec les chanteurs de hip-hop, surréaliste mais d’un naturel dingue, ou toutes les scènes mettant en avant l’héritage de cette musique vers le jeune William, comme un retour aux racines salvateur. Cette musique enivrante s’accorde à merveille au climat irréel qui règne dans Lullaby, climat renforcé par le personnage de Pi, nom insensé pour un ange hors des conventions. Le personnage de Pi c’est une sorte d’Amélie Poulain, fille aux milles manies inhabituelles, mais c’est surtout une déclinaison occidentale de la belle Faye Wong de Chungking Express, exactement le même genre de caractère à fleur de peau, capable de péter les plombs en quelques secondes et incapable d’aimer « normalement ». Et toutes ces petites choses s’accordent merveilleusement à l’identité graphique très forte qui est imposée par le réalisateur.

Benoît Philippon ne s’en cache pas, il aime Wong Kar Wai plus que tout (comme on le comprend…) et cela se traduit à l’image par un film qui reprend à la fois les codes visuels du film noir mais également les placements caméra parfois voyeurs et les couleurs spécifiques du cinéma du hong-kongais pour les années 2000, 2046 et la chaleur qui s’en dégage en tête. Ajoutons à ça la présence pesante de Certains l’aiment chaud (Joséphine) ou celle plus discrète de Casablanca (« play it again, Sam ») et on comprend que Lullaby est bien un film sous influences, comme beaucoup de premiers films, et que Benoît Philippon est un homme de goût qui sait les utiliser pour créer son cinéma. C’est du beau cinéma, pas forcément original sur le fond mais qui a de la gueule. On lui pardonnerait presque les quelques longueurs dont il souffre et le jeu pas toujours juste de Rupert Friend, abusant des codes du brun ténébreux jusqu’à l’excès. Mais on se laisse emporter par le charme fou que dégage Clémence Poésy qu’on avait jamais vu aussi envoûtante.

[box_light]En apparence rien ne semble différencier Lullaby de tous les autres mélodrames bien chiants et qui n’inventent jamais rien. Mais pourtant Benoît Philippon livre un travail étonnant, notamment sur le plan visuel. Il parvient à créer une ambiance qui pose son film dans une sorte de bulle temporelle reprenant des codes de diverses époques. Comme un retour de la grande époque de Bogart qui serait mis en scène par un élève de Wong Kar Wai. S’il n’apporte rien au genre sur le fond, ça reste un mélo classique malgré le second niveau de lecture, Lullaby s’impose comme une réussite formelle évidente et très ambitieuse. Benoît Philippon ne pouvait pas mieux réussir son entrée dans la cour des grands, on va suivre la suite de sa carrière avec la plus grande attention.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Sam, libraire le jour et musicien la nuit, perd la femme de sa vie, Joséphine, et de fait, le sens de son existence. Jusqu’à sa rencontre incongrue et quelque peu loufoque avec une jeune femme mystérieuse, Pi, qui devient synonyme de renaissance : pendant que Sam reprend goût à la vie et à la musique, Pi déchiffre la part du mystère qu’elle porte en elle. Une étrange relation se noue entre eux à travers la porte d’une salle de bains… absurdité et beauté des hasards de la vie à New York…