Love and Bruises (Lou Ye, 2011)

de le 04/11/2011
 
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Interdit de tournage pour quelques années encore en Chine, Lou Ye n’a pas abandonnée l’idée de faire du cinéma et c’est donc à Paris qu’il s’est réfugié. Pour l’occasion il fait appel à un de nos acteurs parmi les plus brillants de la nouvelle génération, Tahar Rahim, la révélation d’Un Prophète, et va tisser une nouvelle histoire de désir comme il les affectionne tant. C’est pour cela qu’il s’est mis à dos la censure dans son pays, et il continue sur cette voie, s’intéressant plus que jamais au sexe dans ce qu’il a de plus pur et de plus cru. Si l’ensemble manque un peu d’âme et de concret dans ce qu’il raconte, le metteur en scène chinois possède suffisamment de talent pour en sortir une oeuvre étrange, certes mineure mais bourrée de fulgurances. Et si on pourra lui reprocher de tourner un peu en rond, reproche assez classique aux réalisateurs asiatiques, il faut bien avouer qu’il provoque des choses intenses avec Love and Bruises, morceau de cinéma âpre et brûlant, d’une beauté sidérante et difficile à dompter.

Tout commence par une rupture, comme si le terreau idéal pour la passion se devait d’être la passion, théorie qui se tient assez bien. Cela permet à Lou Ye de faire passer une rencontre improbable pour quelque chose de naturel. La rencontre entre Mathieu et Hua n’a rien de réaliste, ils n’ont aucune raison d’être attirés l’un par l’autre, et surtout pas aussi rapidement. Pourtant, le fait qu’elle vienne de se faire larguer et se retrouve seule dans une capitale au bout du monde suffit à faire passer la pilule. Si le couple est mis en avant, c’est bien elle le personnage principal de cette tragédie chaude comme la braise. De leur première étreinte, d’une violence inacceptable, à la dernière pleine de regrets, c’est un récit fait de contradictions et de rencontres, de coups de fouet et d’explosions. Lou Ye n’aime pas les histoires d’amour classiques, il l’avait prouvé jusque dans son magnifique Nuits d’ivresse printanière, et il pousse les choses encore plus loin ici. S’il se contente d’un simple couple, sans véritable incidence extérieure, c’est un couple complexe. Le spectre d’un drame est présent en permanence, affleurant la surface de la romance, et c’est sans doute ce qui rend les (très) nombreuses scènes de sexe si torrides. Ces personnages semblent n’avoir que le désir et l’appétit sexuel comme moteur de vie. Leur première expérience est proche du viol, et leur amour sera violent, tellement intense et dérangé qu’il sera mis à l’épreuve par Mathieu en utilisant son meilleur ami. C’est à la fois ignoble et fascinant car la mécanique du désir qui se met en place est d’une précision diabolique, impossible à remettre en cause. C’est totalement improbable mais c’est pourtant très crédible, violent à l’extrême mais d’une beauté inouïe, presque désincarné mais incandescent.

Les personnages secondaires passent tels des ombres, utilisés comme des objets, rendus transparents par la passion sulfureuse qui anime le couple. On y croit, c’est beau, c’est chaud, sensuel comme rarement. Sauf qu’on finit par se lasser un peu, Lou Ye faisant le choix de la répétition et de l’overdose de cul, à tel point que l’excitation naturelle ressentie devant autant de plaisir charnel finit par se transformer en désintérêt poli. Ainsi on finit par ne plus rien ressentir et quand le réalisateur nous embarque pour une ultime scène de baise, on a envie de lui souffler à l’oreille que c’est trop, qu’il est doué pour capter le désir, c’est évident, mais qu’il a un peu oublié qu’il avait une histoire à raconter. Le destin de X, central pourtant dans le récit car il s’agit tout de même d’une expatriée ayant suivi un français jusqu’en france par amour, est un peu délaissé au profit du sexe. Les sentiments ne font que passer, et la charge politique du dernier acte ressemble à un coup de gueule hors sujet.

Dommage, car il y a tellement de belles choses. La lumière transforme ces images issues d’un tournage en mode guerilla (comme les précédents films du bonhomme) en autant de tableaux transpirant l’énergie et la poésie, les acteurs sont magnifiques et peu pudiques, la musique sublime. L’impression d’une démonstration un peu vaine prend le dessus sur le reste, faisant de Love and Bruises une sorte d’exercice de style qui aurait fait un excellent moyen métrage mais peine sur le format long. On ne peut qu’être déçu par tout le passage en Chine, manquant de charme et de passion, tout comme le tout dernier acte bien trop poli. Déception donc sur la dernière partie, car lou Ye tenait là un objet de désir brûlant qui repoussait volontiers quelques limites. Et il a beau jouer du plan séquence et de la longue focale pour livrer un film bourré de style, il passe à côté du grand film pour aboutir sur quelque chose d’un peu bâtard, mi-réussi, mi-raté. Reste toutefois quelques images parmi les plus évocatrices du désir, tout en restant finalement très « sages ».

FICHE FILM
 
Synopsis

Hua, étudiante chinoise, habite à Paris depuis peu. Un jour, elle rencontre Mathieu, un jeune ouvrier qui tombe amoureux d’elle. Commence alors une histoire d’amour intense et passionnelle. Cette relation déstabilise Hua qui décide de repartir en Chine. Jusqu’à ce qu’elle prenne conscience de l’importance qu’a prise Mathieu dans sa vie.