L’ordre et la morale (Mathieu Kassovitz, 2011)

de le 08/09/2011
 
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Il nous avait manqué Mathieu Kassovitz. Depuis l’essai aussi fascinant que bancal des Rivières pourpres plombé par un scénario maladroit, on commençait à perdre espoir. Entre ses apparitions TV tournées en ridicule et ses deux expériences américaines ratées (Gothika n’a pas lieu d’être et Babylon A.D. n’est vraiment pas le film qu’il aurait du être), plus personne n’attendait son prochain film. On parle pourtant de Mathieu Kassovitz! Le petit génie qui s’est imposé en seulement 3 films fondamentaux comme l’avenir du cinéma français et un virtuose de la mise en scène comme il en existe peu dans ce pays adepte du moche, mais également un homme qui n’a pas peur de creuser là où ça fait mal. Il y avait pourtant tous les signes de renaissance, qui annonçaient une bombe : un sujet brûlant méconnu et potentiellement gênant pour la classe politique, une implication totale du réalisateur/acteur et surtout les retrouvailles avec le producteur Christophe Rossignon, homme de goût qui avait produit Métisse, La Haine et la claque Assassin(s), mais également Irréversible pour prouver une bonne fois pour toutes que c’est un homme de bon goût. Pas de suspense, ces signes étaient révélateurs, L’ordre et la morale est un grand film. De par son sujet, évacué de la mémoire collective comme des manuels scolaires, c’est une évidence, mais aussi et surtout de par son traitement, exceptionnel. Du vrai et grand cinéma.

Il ne suffit que de quelques secondes à Mathieu Kassovitz pour s’imposer. Une introduction sous forme de flashforward montée au ralenti et à l’envers, le parcours d’un homme au milieu de l’horreur, une voix off posée, celle d’un homme brisé. Elle contient déjà tout ce qui fera de ces quelques 2h15 passant à toute vitesse un moment de cinéma d’une puissance rare dans le cinéma français. Oeuvre engagée et partisante, uniquement à charge contre l’état français, L’ordre et la morale n’en finit pas de prendre la posture du sale gosse, du grain de sable qui vient empêcher la machine politique de tourner. On ne va pas remettre en question une quelconque vérité historique, on est ici devant une oeuvre de fiction prenant ses marques dans un fait bien réel mais à travers le regard du négociateur du GIGN Philippe Legorjus, le film étant en partie tiré de son récit. C’est l’occasion de livrer une vision certes biaisée mais pas bête du tout de la notion de priorité dans la classe politique. Utilisant la crise de Nouvelle-Calédonie, apparue en plein entre les deux tours de l’élection présidentielle, comme argument ultime d’une campagne, le chef de l’état et son premier ministre n’auront de cesse de se tirer dans les pattes en oubliant soigneusement que des vies humaines sont en jeu. Ça c’est pour la partie très politique du film, nous montrant à grands renforts de détails certains rouages de la mécanique de l’état. Mais L’ordre et la morale c’est également, et peut-être surtout, l’histoire d’une rencontre, de deux hommes aux idées bien ancrées dans leur être, de deux visions franchement saines du monde et de comment il devrait tourner. Une opposition qui rend la forme d’une amitié respectueuse, à l’issue dévastatrice pour les deux personnages. D’un côté une lutte pour maintenir en vie un héritage culturel, de l’autre un combat pour éviter un bain de sang. Des deux côtés, la vie et la justice comme objectifs communs. Poussant bien plus loin l’idée du chef du GIGN loin de chez lui que L’assaut par exemple, beaucoup moins poseur également, L’ordre et la morale se veut un film de personnages face à une situation extrême. Par un certain côté didactique, pour le sujet inédit, il nous en apprend beaucoup, mais le sujet est dépassé par des notions de pur cinéma. Mathieu Kassovitz maîtrise les outils et artifices, et il sait quand les utiliser. Ainsi, il va créer une zone de flottement que peu de cinéastes avaient réussi à capter jusque là, un lieu de l’esprit où l’âme du héros et narrateur s’évade pour philosopher. Et ce sans que jamais cela ne fasse tâche sur les images, grâce à une merveilleuse justesse de ton.

L’ordre et la morale est un film de metteur en scène. Cela devrait être une évidence pour n’importe quel essai projeté au cinéma, ça ne l’est malheureusement pas, donc quand ça arrive, on en prend plein les yeux. Les tours de force se comptent par dizaines, à l’image des deux plans séquences hallucinants de la reconstitution de l’attaque de la gendarmerie ou de l’assaut . On parle là de grand art tant la minuterie et l’exécution fonctionnent à plein régime, tant par la technique il parvient à nous couper du monde le temps de sa séquence, de vrais moments d’anthologie. Mais c’est également dans son utilisation du montage, du rythme qu’il imprime, de sa façon peu commune de faire intervenir des images d’archives et de les intégrer à son processus de mise en scène, les élevant au delà d’un aspect purement illustratif, dans ses emprunts judicieux à Apocalypse Now ou aux Fils de l’homme, dans le malaise qu’il crée grâce à la composition dissonante de Klaus Badelt. Oui, Mathieu Kassovitz donne une leçon, mais pas nécessairement une leçon d’histoire ou de morale, il nous laisse suffisamment de distance pour nous forger notre propre réflexion (sur l’armée, sur l’état, sur beaucoup de choses), c’est une leçon de mise en scène qu’il nous donne, et elle est implacable. Il va même jusqu’à transformer un simple champ-contrechamp lors d’une scène de téléphone en séquence majeure comme touchée par la grâce. Virtuose et donc émouvant, et donc puissant, voilà la force de L’ordre et la morale, voilà ce dont on est capable en France. On se demande encore comment un tel hymne au cinéma a été refusé à Cannes. Par contre, tout n’est pas rose, et il convient de souligner une direction d’acteurs qui laisse franchement à désirer, certaines séquences sonnant véritablement faux, et c’est bien dommage tant le reste s’approche d’une forme de perfection.

FICHE FILM
 
Synopsis

Avril 1988, Île d'Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendarmes retenus en otage par un groupe d'indépendantistes Kanak. 300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l'ordre. 2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages. À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue. Mais en pleine période d'élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale... Une épopée violente et trouble qui marque le retour de Mathieu Kassovitz devant et derrière la caméra.