Lola (Brillante Mendoza, 2009)

de le 07/04/2010
 
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Après Serbis et Kinatay, le réalisateur philippin conserve son rythme hallucinant de métronome avec son nouveau film qui faisait bonne figure au sein de la compétition de la dernière Mostra de Venise. Le cinéma de Brillante Mendoza c’est du cinéma à fleur de peau, quelque chose de toujours radical, peu importe le sujet. À chaque fois il nous scotche par l’intensité de sa mise en scène, à chaque fois il nous touche en plein coeur sans tomber dans le démonstratif ou le terrorisme lacrymal, alors qu’il aurait été si facile d’y succomber. Lola ne déroge pas à sa règle, on sent la présence du réalisateur derrière la caméra dès les premiers plans du film, dans sa façon reconnaissable entre mille de nous immerger au coeur de la jungle urbaine de Manille. Le cinéma vérité peut vite devenir ennuyeux, en particulier chez nous quand il dépeint un quotidien qu’on cherche justement à fuir en se réfugiant dans une salle de cinéma, mais Mendoza sait nous en parler de ce quotidien (d’autant plus que pour la plupart, on ne l’a jamais vécu celui des Philippines), il sait pointer ces situations à priori banales pour en sortir de vrais drames de cinéma mais sans jamais forcer le trait. Ce qui fait la grande force de son cinéma est de réussir à créer des fictions (inspirées de faits réels) bien plus puissantes que n’importe quel documentaire. Brillante Mendoza sait faire vivre ses personnages afin de les rendre réels et donc de faire naitre une émotion sincère, avec Lola il touche une fois de plus au sublime et livre un drame social doublé d’une leçon de vie qui transpire le très grand cinéma.

Cette fois le réalisateur nous enfonce au coeur de deux destins liés par un même drame, deux tragédies humaines. Lola Sepa a perdu son petit-fils, tué par Mateo, le petit-fils de Lola Puring. Les deux grand-mères vont mener une lutte impossible pour sauver ce qu’il leur reste d’honneur ou de famille, deux points de vue opposés traités sur le même pied d’égalité. D’ailleurs, afin que le spectateur ne soit pas tenté de prendre parti, le drame en question ne nous est jamais montré, simplement ses conséquences aussi difficile pour une famille que pour l’autre. On suit ainsi pendant près de deux heures ce combat de femmes meurtries dans leur chair, et qui malgré le poids des années, à un âge où elles auraient bien mérité de se poser et de profiter, ne vont pas lâcher prise, allant jusqu’à mettre leur digité en gage, quand ce n’est pas leur maison. Car Lola est, à l’image des autres films de Mendoza, profondément ancré dans la réalité sociale des Philippines, où le fossé social est immense.

On l’avait déjà vu dans Serbis, où l’argent était finalement le moteur du récit en prenant le pas sur la morale, tout n’est qu’une question de billets verts. Le meurtre d’un pauvre? Tout le monde semble s’en foutre, comme si c’était banal. La violence semble être le quotidien de Manille, la misère aussi. La grande majorité du film se passe dans un quartier inondé toute l’année, mais toujours habité car ces familles n’ont pas les moyens d’aller ailleurs. L’eau en devient symbolique, image aussi dangereuse que synonyme de renaissance. Et au centre du drame, l’argent comme on l’a dit, ou plutôt le manque d’argent. Le film s’ouvre sur un billet, se ferme sur une négociation, et entre les deux une quête parallèle des deux lolas. La première cherche à réunir des fonds pour payer l’enterrement de son petit-fils, l’autre pour libérer le sien. Créant le suspens dans les situations les plus simples comme l’allumage d’un cierge ou des pluies diluviennes, Mendoza filme ces femmes, une forte, l’autre faible, avec affection et respect.

Utilisant toujours à merveille la caméra à l’épaule, usant de plans séquences qui sont tout simplement des modèles, Brillante Mendoza réussit sans peine à nous immerger, avec toujours ce travail démentiel sur l’ambiance sonore. C’est bien simple, on vit carrément le brouhaha des rues de Manille, on y est, on suit le parcours de ces personnages auxquels on s’attache immédiatement et qui nous rappellent plus ou moins nos propres grand-mères dans leur désir inébranlable de mener à bien leur projet familial. Faisant fi des douleurs et autres maux, elles ne lâchent pas devant l’adversité, devant le labyrinthe de l’administration, devant la nature qui s’acharne et les créanciers qui pressent. Le réalisateur a réussi un film tout simplement vivant et bourré d’émotions, tout en étant plus posé que les précédents. De là se dégagent des scènes magnifiques comme cette procession funéraire sur les eaux, un pur moment de poésie tellement naturel.

Mendoza filmant toujours ses acteurs au plus proche (très peu de plans vides de personnages) il était nécessaire de trouver des interprètes au niveau. Anita Linda et Rustica Carpio, plus de 160 printemps à elles deux, sont tout simplement exceptionnelles. Elles ne jouent jamais, elles sont les lolas du film, l’habitant de leur humanité au milieu de toute cette foule qui va des rues bondées à l’intérieur des prisons. Immersion totale dans un quotidien cruel, illustration d’une existence misérable dans laquelle le maitre mot est l’entraide, Lola est un film d’une puissance phénoménale. Brillante Mendoza signe ce qui s’apparente au stade ultime de la fiction documentaire, tout simplement par la force qui se dégage de son naturel, acquis par la perfection de sa mise en scène. C’est juste magnifique comme mélange de tristesse infinie et de désir de vivre inébranlable. Ce réalisateur est grand et il ne fait pourtant qu’éclore, ça promet!

FICHE FILM
 
Synopsis

A Manille, deux femmes âgées se trouvent confrontées à un drame commun : Lola Sepa vient de perdre son petit-fils, tué d’un coup de couteau par un voleur de téléphone portable ; Lola Puring est la grand-mère du jeune assassin, en attente du procès. L’une a besoin d’argent pour offrir des funérailles décentes à son petit fils, pendant que l’autre se bat pour faire sortir son propre petit-fils de prison. Déambulant dans les rues de la ville, sous une pluie battante, elles luttent infatigablement pour le salut de leur famille respective…