Loin de la terre brûlée (Guillermo Arriaga, 2008)

de le 09/05/2010
 
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Il n’est jamais simple pour un scénariste de passer à la réalisation, les deux métiers n’ayant quasiment rien en commun si ce n’est d’appartenir à la même industrie. Donc même si on est LE plus grand scénariste au monde, ce qui n’est pas loin d’être le cas du mexicain, homme de l’ombre derrière les chefs d’oeuvres d’Alejandro González Iñárritu et de Trois Enterrements de Tommy Lee Jones, et qui semble être le seul auteur sur Terre à oser affronter frontalement les thèmes de la vie et de la mort avec autant d’intelligence. Il n’a pas son pareil pour tisser des récits complexes et éclatés auxquels ses thèmes chéris donnent un liant souvent impressionnant, toujours des drames poignants dans lesquels les sentiments sont exacerbés et les personnages perdus dans leur univers. C’est donc sans surprise que son scénario pour Loin de la Terre Brûlée suive plus ou moins le même schéma. Mais le bonhomme étant avant tout expert dans l’art de la plume, on pouvait légitimement avoir quelques craintes à le voir passer derrière une caméra, un scénario aussi excellent soit-il ne garantissant pas la qualité finale d’un film. D’autant plus que ses scénarios, tous sublimes, étaient transformés jusque là par des réalisateurs au talent immense qui en faisaient des oeuvres extraordinaires dans leur globalité. Alors devant ce premier essai d’Arriaga réalisateur, on peut être légèrement déçu car il répète quelques figures narratives qu’on connait maintenant et il n’a clairement pas (encore) le talent d’Iñarritu à la mise en scène. Mais il peut être fier de son premier film car malgré quelques réserves il s’avère bouleversant.

C’est vrai qu’on n’est plus vraiment surpris avec les scénarios d’Arriaga, car même s’ils ne baissent pas en qualité ils utilisent plus ou moins les mêmes ressorts narratifs. Ainsi une fois de plus on se retrouve devant un film choral avec cette fois deux histoires distinctes, deux bulles géographiques et temporelles qui vont bien entendu se téléscoper pour en sortir la véritable trame du récit, avec encore un drame central qui permet de modifier le regard du spectateur sur tout ce qui a précédé. La grosse nouveauté c’est que pour la première fois Arriaga a écrit une histoire de femmes et exclusivement de femmes dans le sens où elles sont au centre de tout et les homme qui gravitent autour d’elles en sont réduits au rôle de faire-valoir. 4 personnages féminins, 3 générations et 15 ans d’écart entre les deux époques. Le réalisateur articule son récit comme il en a l’habitude, à savoir en s’appuyant énormément sur ses personnages au centre de toutes les attentions.

S’il y a une constante dans ses oeuvres c’est qu’il aime les personnages brisées qui se reconstruisent, ou essayent de renaitre. C’est encore le cas. Dans cette intrigue dont on ne révèlera rien au risque de lui ôter tout charme, un profond malaise accompagne chaque protagoniste. Ce qui pousse Geena à ne se dévoiler que doucement à son amant, ce qui fait que Sylvia enchaine les conquêtes et les consomme sans passion, ce qui empêche Maria de grandir. Chaque partie de l’histoire se nourrit l’une de l’autre grâce à cette structure en apparence chaotique mais d’une efficacité et d’une logique redoutable. Arriaga a également la bonne idée de ne jamais pousser le pathos des situations qui s’y prêtaient pourtant et sur lesquelles auraient sauté sans retenue les spécialistes du lacrymal. Au lieu de ça il y va tout en retenue, utilisant essentiellement ses actrices qui jouent au plus juste, évitant ainsi de tomber dans le sentimentalisme. Même si comme conséquence immédiate le film manque parfois d’émotion.

Les actrices justement, ce sont elles qui portent le film et créent le ciment d’un scénario magistral. Tout d’abord Charlize Theron, magnifique en écorché vive au lourd secret, qui s’inflige des blessures physiques comme pour illustrer celles intérieures. Ensuite Kim Basinger dans un rôle qui s’éloigne complètement de son image de sex-symbol. En femme mature au naturel, blessée dans sa chair par la maladie, elle réapprend à vivre par l’amour. Enfin c’est la révélation de Jennifer Lawrence, justement récompensée pour sa prestation à la Mostra de Venise. Elle incarne à merveille tout le trouble psychologique d’un deuil et d’une culpabilité trop difficiles à assumer, électrise la pellicule par son interprétation à fleur de peau, magique. De la même manière les acteurs essentiellement en seconds rôles sont tous exceptionnels, tout comme la jeune Tessa Ia pleine d’humanité. Si on devait faire un reproche à Guillermo Arriaga, ce serait du côté de sa mise en scène, peut-être trop posée, manquant d’ambition formelle, et qui peine à magnifier un récit impeccablement construit. Mais on lui pardonnera, ce n’est que son premier essai à la réalisation.

La grande force de Loin de la Terre Brûlée, au-delà de son scénario impressionnant de fluidité (c’est toujours le cas avec Arriaga, il sait trouver cette magie), c’est cette profonde humanité qui l’habite et qui transpire de ces personnages. Parfois, sans doute par peur d’en faire trop, le réalisateur peine à faire transparaitre une émotion communicative mais ces errances et destins croisés réussissent à nous toucher en plein coeur. Pour un essai c’est un coup de maitre. Il se pourrait bien qu’on doive compter sur Guillermo Arriaga dans les années à venir parmi les grands réalisateurs de drames chorals car en plus d’être un scénariste de génie le bonhomme semble être un excellent directeur d’acteurs. De bien belles promesses en perspective!

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans le désert du Nouveau Mexique, une caravane explose mystérieusement, à l'intérieur ; Gina et Nick, son amant secret, meurent. Une quinzaine d'années plus tard, à Portland, Sylvia, jeune femme perdue qui multiplie les conquêtes amoureuses est poursuivie par un homme étrange... Deux histoires de femmes se percutent à travers le temps, des vies s'entremêlent et les relations s'enflamment...