L’odyssée de Pi (Ang Lee, 2012)

de le 27/11/2012
 
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Vertige des sens et de l’esprit, L’odyssée de Pi tiré du roman éponyme de Yann Martel est le chef d’œuvre qui manquait à Ang Lee pour s’imposer de façon définitive parmi les réalisateurs les plus importants de notre époque. Et il en fallait du talent pour rendre aussi riche plus de deux heures constituées essentiellement d’un enfant et un tigre sur une petite barque. En ne prenant jamais le spectateur pour un idiot, en lui proposant un spectacle étourdissant et en l’invitant à élever sa réflexion sur le concept de la foi, Ang Lee atteint des sommets.

Qu’Ang Lee soit un grand réalisateur, personne n’en doutait. Dans l’intime comme dans le spectaculaire, son cinéma regorge de trésors et sa propension à se renouveler sans cesse marque une évolution perpétuelle dans son œuvre, avec néanmoins une quête bien affirmée, celle du toujours plus grandiose. Et si Lust, Caution marquait déjà une sorte d’aboutissement, aussi bien formel que narratif, rien ne pouvait nous préparer au choc de L’odyssée de Pi. En s’appuyant sur le script en or massif de David Magee, déjà très à l’aise dans le rapport à l’imaginaire sur Neverland de Marc Forster, il transcende littéralement le roman de Yann Martel pour composer une aventure comme le grand écran n’en propose que très rarement. Une aventure classique tout d’abord, physique, même si peu ordinaire, mais surtout une aventure spirituelle. L’odyssée de Pi est un cheminement métaphysique à la rencontre de la foi, de la croyance, et du pouvoir de l’histoire racontée. Et par extension de la transmission, de la culture, et de toute forme de religion. Ang Lee atteint un tel niveau dans son expérience presque transcendantale qu’on ressort de L’odyssée de Pi littéralement bouleversé, non pas par le récit en lui-même, malgré sa puissance brute, mais par l’infinité de questionnements qu’il engendre et sa remise en cause permanente de la probable illusion de nos existences.

Dès ses premiers instants, L’odyssée de Pi entame discrètement un autre de ses discours fondamentaux, par l’image, en posant son regard sur la vie animale, avant de faire entrer l’humain dans le cadre. Et si l’ensemble du récit peut aborder la question de la quête initiatique, elle s’impose de façon tout à fait originale, par le naturel. Il s’agit tout d’abord d’un film sur l’enfance, et sachant que l’enfance est souvent liée au rapport aux animaux (de compagnie bien sur, mais la fascination pour le zoo par exemple semble faire partie intégrante du développement de l’homme), Ang Lee axe sa réflexion sur la relation entre Pi, enfant surdoué et excessivement ouvert au monde, et ce tigre dénommé Richard Parker. Une relation qui puise sa justesse dans la volonté de ne jamais humaniser le félin, de le traiter en animal et d’observer la projection de l’enfant dans son regard. Mais pas seulement, car tout dans L’odyssée de Pi entretient un rapport au divin, et même plus encore à la représentation du divin. Ainsi, si le tigre est un compagnon de voyage, un rouage essentiel à la survie de par le danger qu’il représente, il est à la fois l’animal mais également l’entité mythologique, monture de divinités et sorte de roi de la faune indienne. Ang Lee amorce très tôt le rapport de force et de fascination entre ces deux personnages, à travers une séquence en deux temps qui établit déjà les règles de cohabitation des deux entités. Des règles par ailleurs dictées par le père auquel justice sera rendue plus tard dans le récit. D’ailleurs y aura-t-il vraiment une relation ? Ou vont-ils simplement partager un espace de vie pendant de nombreux jours ? Une des nombreuses questions auxquelles Ang Lee se gardera bien de répondre car L’odyssée de Pi, film à contre-courant total, ne déclame aucune vérité et préfère s’appuyer sur l’intelligence du spectateur en l’invitant au voyage de la remise en cause, en lui posant de façon plus ou moins directe des questions fondamentales. Ang Lee pousse pour la première fois son cinéma vers de telles contrées, avec un film qui dépasse allègrement le cadre de son récit. Le final est à ce titre porteur de toute cette réflexion, « quelle histoire préférez-vous ? », croire ou ne pas croire, prendre la pilule bleue ou la pilule rouge… tout est une affaire de perception, d’illusion et de foi en l’image, et donc de cinéma, art total permettant à toute forme d’illusion d’exister, à toute histoire racontée au coin du feu de prendre vie, à toute aventure de devenir grandiose à travers l’œil du cinéaste.

En questionnant la foi, au sens le plus large possible et loin de toute leçon de théologie, à travers la quête du personnage de Pi, Ang Lee s’adresse directement au spectateur en questionnant sa foi en le cinéma : est-il prêt à croire en ces images ? Et c’est à travers quelques scènes-clés qu’elle se retrouve mise à l’épreuve. Une des plus intéressantes, et pourtant des moins impressionnantes en terme de spectacle, est celle où Pi attrape enfin un poisson dans son filet, le tue et s’excuse avant de remercier Vishnu, bouleversé. Le spectateur cynique y trouvera une occasion en or pour pouffer de rire, tandis que le spectateur croyant, immergé depuis bien longtemps dans ce récit, y verra un des actes les plus terribles de toute l’aventure car à cet instant précis le personnage doit en partie renoncer à sa propre croyance (il est végétarien) pour survivre. Croire en le cinéma ou ne pas y croire, telle est la réflexion centrale de L’odyssée de Pi. Mais à partir du moment où cette foi est définie, pour être à nouveau remise en cause dans le questionnement final, l’exploration d’Ang Lee se développe sur le terrain de la métaphysique pure. A travers une approche finalement très bouddhiste dans l’esprit, le film va questionner la place de chaque être vivant dans l’univers selon un spectre le plus large possible représenté par deux visions : la première évoque le cosmos dans l’œil d’une divinité tandis que la seconde, totalement psychédélique, plonge dans les profondeurs de l’océan pour y trouver le samsara. Entre les cieux et la terre, l’homme est mis à l’épreuve dans son parcours karmique et, seul avec lui-même, affronte les représentations panthéistes. Le tigre tout d’abord, que Pi touchera pour la première fois à trente minutes de la fin du film, comme s’il s’abandonnait à Dieu, mais également la nature dans son ensemble, qu’il s’agisse de ces gigantesques tempêtes ou de cette île miyazakienne qui établit l’ordre des choses.

L’odyssée de Pi fonctionne tel une ouverture des sept chakras, explorant la conscience et l’âme du spectateur en même temps que sa projection à l’écran, et une telle aventure ne peut passer que par l’image pure. Ang Lee développe des trésors de mise en scène pour y parvenir et chaque tour de force, chaque « artifice » n’est là que pour repousser la réflexion sur le sens d’une image dans l’inconscient collectif. On atteint là des sommets en terme d’utilisation de la 3D, véritable outil narratif qu’il s’agisse de sa remise en cause du cadre si une scène le nécessite (le passage des poissons volants passe en scope non seulement pour prendre des airs de bataille épique mais également pour permettre aux éléments du cadre d’en sortir, un plan magnifique passe carrément au format carré) ou tout simplement de l’ouverture de l’espace que la technologie permet, au delà de la pure immersion. On notera quelques véritables morceaux de bravoure lors des scènes de tempête avec notamment quelques plans séquences complètement fous lors de la première qui rendent l’expérience très éprouvante, quelques séquences purement oniriques dont la beauté artificielle puise sa source dans la nature même du récit qui est conté, ainsi que toute la gestion du huis clos à ciel ouvert avec un seul personnage véritable, au moins aussi maîtrisée que l’était l’aventure de Chuck Noland dans Seul au monde. C’est qu’au-delà de la pure performance technique du film, de la science de la mise en scène d’Ang Lee à la composition multiple de Mychael Danna, en passant par la précision du montage de Tim Squyres et l’incroyable photographie, d’une complexité assez hallucinante, de Claudio Miranda (L’étrange histoire de Benjamin Button et  Tron – L’héritage), la performance du jeune Suraj Sharma dans son premier rôle est essentielle au fonctionnement de l’entreprise. Et il accomplit de véritables miracles pour donner vie à Pi. Une pièce parmi d’autre de l’incroyable mécanique mise en place, de l’écriture précise (la première partie peut paraître un peu longue mais elle s’avère essentielle à la construction spirituelle du personnage) à la mise en image qui repousse les limites de la technologie, et le tout en ne prenant jamais le spectateur pour un idiot pour, au contraire, faire appel à sa propre spiritualité et sa propre croyance en le cinéma et le pouvoir du récit mythologique. Rares sont les films qui ont su questionner de façon aussi précise le principe même de la foi et de la transmission d’une culture, et c’est tout simplement époustouflant.

FICHE FILM