Locataires (Kim Ki-duk, 2004)

de le 01/06/2010
 
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On pourrait l’appeler le film de la rupture. Pas vraiment au niveau artistique car sur ce film KKD continue à explorer ses obsessions de toujours en poussant certaines idées à l’extrême, et sur son film suivant il ne changera presque rien à son cinéma. Non, on peut parler ici de rupture critique. Avec son Lion d’argent ramené de Venise, Locataires est le dernier film du réalisateur à avoir été bien accueilli par la critique européenne qui après avoir encensé ce génie stakhanoviste s’est bien vite lassée de ses errances existentielles et de ces histoires d’amour aussi tragiques que malsaines, avec un traitement qui n’a pas bougé depuis ses débuts et une attirance évidente pour le cinéma contemplatif, très loin des canons esthétiques du cinéma coréen contemporain. On pourra toujours arguer comme quoi KKD n’a jamais fait que des « films de festivals », ce qui n’est pas totalement faux tant son travail s’éloigne des attentes du grand public et s’avère majoritairement exigeant pour le spectateur. Mais KKD fait surtout des films envoutants, hypnotiques, qui se prêtent merveilleusement à l’analyse par des images rarement polluées par des dialogues (une constante chez lui, il préfère toujours faire passer les émotions par l’image que par les mots, et c’est tant mieux) et qui abordent des thèmes souvent très grave, mais avec humilité et sans jamais donner de leçon. Il est vrai que les films qui ont suivi ce Locataires sont légèrement décevants, car c’est avec ce dernier qu’il a atteint son zénith de cinéaste, tout y est superbe, maitrisé, construit sur un équilibre fragile, celui de la perfection.

Sorti la même année que Samaria, Locataires ouvre pourtant une brèche béante entre les deux facettes du réalisateur. Quand le premier sombrait avec froideur dans le drame terrible et l’existence glauque d’une jeune prostituée, ne nous laissant que peu de répit au sein d’un réalisme des plus cru, il signe ici quelque chose de bien plus romantique et aérien. Certes, il traite encore et toujours de la monstruosité ordinaire ou des injustices sociales, mais il le fait sous couvert de récit léger, de romance à tendance fantastique. Ainsi au détour de quelques scènes, parfois furtives, KKD aborde des thèmes sociaux puissants tel que ces vieillards qui meurent seuls dans l’indifférence totale de leur famille absente, ces flics aux méthodes aussi douteuses que violentes, le mépris des classes supérieures envers les plus pauvres, la société de consommation dans sa globalité ou encore, encore plus mis en avant, les violences conjugales envers les femmes ayant rendu les armes devant leur mari tout puissant et sadique.

D’autres feraient passer le message de manière bien lourdingue, dressant procès après procès, cédant à la solution de facilité. Au contraire de Kim Ki-duk qui préfère simplement effleurer ces thèmes afin qu’ils entrent dans notre inconscient par des images brutes, et se concentre sur tout autre chose, un récit initiatique, la reconstruction d’une femme et la construction d’un couple. Monté habilement, il réussit à créer une des histoires d’amour les plus sincères qu’il nous ait été donné de voir sans que les deux protagonistes n’échangent la moindre parole. Conscient du fait que certaines choses ne nécessitent pas d’être dites, il déroule son récit avec une facilité stupéfiante alors que ses personnages sont totalement mutiques (les seuls à parler sont des éléments perturbateurs de l’harmonie qui s’installe peu à peu). Et c’est beau à en pleurer. De voir ce couple s’aimer à leur manière, de les voir remplir le vide d’autres existences, de les suivre dans ce qui s’apparente à un vrai nouveau départ, avec un retour aux valeurs fondamentales, c’est tout simplement touchant.

Là encore Kim Ki-duk pourrait très bien se laisser aller à la facilité, en tombant dans la romance basique à l’eau de rose. Mais jamais il ne dévie, encore mieux, il ajoute un fil narratif des plus plaisants. Ainsi, il brouille les pistes en se servant du personnage de Tae-suk. Qui est-il? Que fait-il? Pourquoi entre-t-il ainsi chez les gens pendant leur absence, s’occupant de leur appartement? On ne le saura pas. On ne saura pas non plus s’il est réel ou s’il est un fantasme de Sun-hwa qui cherche à s’évader de son quotidien invivable, s’il est une sorte d’ange gardien ou un fantôme, ou s’il représente tout simplement une sorte d’idéal de plénitude. Cet aspect fantastique s’inscrit de façon toute naturelle dans le film, en grande partie grâce à la mise en scène de KKD qui joue en permanence avec ses cadres. Parfois voyeurs, parfois aériens, souvent très proches des personnages comme si la caméra en devenait le confident. On est dans du beau cinéma très posé, proche du travail d’un peintre. Il atteint même une sorte de sommet dans l’élégance filmique lors d’une séquence finale où on fait corps avec les personnages, dans une sorte de danse où le temps parait s’arrêter, c’est splendide.

[box_light]Il est clair qu’en atteignant en si peu de temps de carrière une telle perfection cinématographique, que ce soit sur le fond ou la forme, il y a de quoi déconcerter ensuite, en particulier en livrant une oeuvre aussi bizarre que l’Arc. Mais quoi qu’il en soit, malgré le peu de visibilité dont souffre aujourd’hui le cinéma de Kim Ki-duk après avoir été porté aux nues en seulement quelques films, le public se doit de découvrir ce cinéaste hors du commun, qui possède un style inimitable qui peut passionner autant qu’irriter, mais qui ne peut laisser indifférent. Et quand ce petit génie livre son plus beau film, le plus complet tout en restant très accessible, porté par des acteurs superbes (et superbement dirigés), ça donne Locataires, un des plus beaux films des années 2000 qui devrait être vu par le monde entier, une pure merveille de cinéma qui ne ressemble à aucun autre.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Tae-suk arpente les rues à moto. Il laisse des prospectus sur les poignées de porte des maisons. Quand il revient quelques jours après, il sait ainsi qu'elles sont désertées. Il y pénètre alors et occupe ces lieux inhabités, sans jamais rien y voler. Un jour, il s'installe dans une maison aisée où loge Sun-houa, une femme maltraitée par son mari...