L’illusionniste (Sylvain Chomet, 2010)

de le 06/05/2010
 
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Malgré une esthétique assez particulière, le premier long métrage d’animation du réalisateur, le multi-récompensé les Triplettes de Belleville, avait conquis la planète. À tel point que Chomet s’était même vu confier un segment de l’omnibus Paris, Je t’aime au milieu d’une vingtaine de grands noms du cinéma mondial. C’est dire l’aura qu’il possède déjà et à quel point son nouveau film est attendu. De la première lecture du scénario en 2003 à sa sortie, 7 ans ont été nécessaires. Sept années pour faire revivre le style et l’univers d’un des plus grands réalisateurs français (à la filmographie paradoxalement très mince), un certain Jacques Tati. Sylvain Chomet lui rendait déjà hommage lors d’une séquence des Triplettes, avec la diffusion d’un extrait de Jour de Fête mais il s’attaque cette fois à quelque chose d’autrement plus ambitieux car il met en scène un scénario que l’éternel Mr Hulot n’avait pas eu la force de réaliser, car bien trop personnel (il avait directement embrayé sur Play Time qui avait tant déconcerté à sa sortie).

Si l’Illusionniste ne constitue pas une révolution technique proprement dite, il renoue avec une forme d’animation traditionnelle (basée sur des dessins à la main) qui revient étrangement au goût du jour depuis quelques temps, ce qui pourrait s’expliquer par le manque d’âme des images de synthèse. Mais c’est surtout, et même si cela ne reste à prouver qu’aux aveugles, une nouvelle preuve que cinéma d’animation et cinéma adulte font bon ménage. Car l’Illusionniste est tout sauf un film pour enfants. Non pas qu’il y ait quoi que ce soit de choquant là-dedans mais les thèmes abordés sont clairement adultes et inaccessibles aux plus jeunes.

Et cela va même encore plus loin, car l’Illusionniste risque de n’être véritablement accessible qu’aux spectateurs familiers du cinéma de Jacques Tati. Comme tout film sous influence, on y retrouve une certaine forme d’élitisme. Et s’il est clair qu’on pourra savourer ce petit bijou sans connaitre l’oeuvre de ce génie qui manque au cinéma depuis près de 30 ans, on passerait inévitablement à côté de l’essentiel, à savoir l’hommage. Car il suffit de quelques secondes pour saisir que cet illusionniste merveilleusement dessiné n’est autre que Jacques Tatischeff lui-même. La même silhouette élancée et massive, le pantalon trop court, la gestuelle, le regard en permanence interrogatif, après que alter-égo M. Hulot se soit vu amputé de sa pipe, le voilà qui reprend vie sous le trait aiguisé de Sylvain Chomet et son équipe d’animateur. C’est troublant, à de nombreuses reprises. On comprend également pourquoi Tati n’a jamais réalisé ce film, et contrairement à ce qui a pu se dire ce n’est sans doute pas pour des raisons financière, car son implication aurait abattu la frontière entre l’homme et l’acteur.

Cet illusionniste est un homme à un tournant de sa vie dans une époque en plein changement. En effet les petits artistes de cabaret experts du plaisir immédiat laissent peu à peu leur place aux groupes de rock déchainant les passions durables. Cet homme voit son métier, sa passion même, disparaitre alors qu’il lui a consacré sa vie au détriment de sa famille (qui n’est suggérée que par une photo). Il tente de survivre dans son univers qui s’écroule sans qu’il ne puisse y faire grand chose, si ce n’est fuir toujours un peu plus loin là où il pourra exercer son art, que ce soit pour divertir des bourgeois peu intéressés ou accompagner de ses tours l’arrivée de l’électricité dans un bar écossais. C’est à un véritable parcours initiatique qu’on assiste. Le vieil homme va peu à peu prendre conscience que le monde qui l’entoure change en même temps qu’il va (re)construire les bases d’une structure familiale éphémère mais essentielle à son avenir. Sa rencontre avec Alice sera le déclencheur. Fille de substitution qu’il va gâter jusqu’à la ruine, il comprendra grâce à elle où est sa place.

Pour illustrer cet ultime tour de magie qui ressemble bien à l’oeuvre d’une vie, Sylvain Chomet soigne son esthétique, directement issue de Tati. Décors aussi minimalistes que magnifiques, cadrages typiques en légère plongée et en plans larges, il crée une ambiance qui transpire la nostalgie du music-hall en même temps que la mélancolie inhérente au temps qui passe. Pour cela quoi de mieux que le ciel d’Ecosse ou l’architecture si spéciale d’Edinburg? L’animation classique apporte également quelque chose d’authentique à cette histoire, quelque chose de vivant à des années lumières de l’artificiel d’un long métrage en images de synthèse. On n’est également peu surpris par le choix de limiter les dialogues à quelques baragouinages indicibles, les émotions étant porté essentiellement, comme dans le cinéma de Tati, par la gestuelle.

Cela nous emmène vers la seule véritable ombre au tableau, la présence paradoxalement pesante de Jacques Tati. En effet, il est logique de sentir son ombre planer sur le métrage étant donné qu’il est réincarné à l’écran, mais on sent surtout que cette présence empêche Chomet d’être totalement libre, comme s’il n’osait pas y ajouter une petite pointe de folie qui aurait pourtant servi le film. Il va d’ailleurs jusqu’à confronter son personnage avec le vrai Jacques Tati de Mon Oncle lors d’une séquence troublante qui se conclue par une fuite, on reste donc dans l’hommage quelque peu menotté par un respect tel qu’il en devient pesant. Mais ce n’est finalement qu’une réserve bien faible qui n’agacera sans doute pas grand monde car pour le reste l’Illusionniste est une réussite totale. Visuellement superbe, il s’en dégage une profonde mélancolie qui contamine le spectateur, tout comme l’humour burlesque communicatif. Mais on en ressort avant tout touché, le coeur un peu meurtri mais plein d’espoir. C’est un beau regard lucide sur la vie et sur la fin d’une époque.

FICHE FILM
 
Synopsis

À la fin des années 50, une révolution agite l’univers du music-hall : le succès phénoménal du rock, dont les jeunes vedettes attirent les foules, tandis que les numéros traditionnels – acrobates, jongleurs, ventriloques – sont jugés démodés. Notre héros, l’illusionniste, ne peut que constater qu’il appartient désormais à une catégorie d’artistes en voie de disparition. Les propositions de contrats se faisant de plus en plus rares, il est contraint de quitter les grandes salles parisiennes et part avec ses colombes et son lapin tenter sa chance à Londres. Mais la situation est la même au Royaume-Uni : il se résigne alors à se produire dans des petits théâtres, des garden-parties, des cafés, puis dans le pub d’un village de la côte ouest de l’Écosse, où il rencontre Alice, une jeune fille innocente qui va changer sa vie à jamais.